Bouddhistes occidentaux et bouddhisme oriental.

[PDF]  En quoi les Amis de l’Ordre Bouddhiste Occidental est-il un mouvement bouddhiste ? Cela dĂ©pend Ă©videmment de ce que l’on entend par « bouddhiste Â», et cela dĂ©pend de ce que l’on entend par « bouddhisme Â».

Il y a beaucoup, beaucoup de versions diffĂ©rentes du bouddhisme et beaucoup d’interprĂ©tations. AprĂšs tout le mot « bouddhisme Â» lui-mĂȘme reprĂ©sente dĂ©jĂ  une interprĂ©tation. A l’origine, le bouddhisme n’était pas appelĂ© bouddhisme du tout. Il n’a certainement jamais Ă©tĂ© appelĂ© bouddhisme en Inde, et il n’a certainement jamais Ă©tĂ© appelĂ© bouddhisme par le Bouddha. Il Ă©tait appelĂ© Dharma en sanskrit et Dhamma en pali. Et le mot Dharma ou Dhamma signifie RĂ©alitĂ© ou VĂ©ritĂ© ; il signifie loi, doctrine, ou enseignement. Ou bien on peut dire qu’il reprĂ©sente la RĂ©alitĂ© ou la VĂ©ritĂ© telle qu’elle est communiquĂ©e sous la forme d’un enseignement de l’esprit ÉveillĂ© Ă  l’esprit non-Ă©veillĂ©. L’initiateur de ce Dharma, de cette vision de la rĂ©alitĂ© exprimĂ©e dans un enseignement, est bien sĂ»r Gautama, le Bouddha. Il communique Ă  ses disciples une rĂ©alitĂ©, une vĂ©ritĂ© qu’il a personnellement expĂ©rimentĂ©e — et cette expĂ©rience est celle de l’Éveil. Par consĂ©quent le Bouddha est le meilleur porte-parole, le meilleur interprĂšte du bouddhisme.

Et qu’est-ce que le Bouddha lui-mĂȘme dit du Dharma ? Pour rĂ©pondre Ă  cette question nous pouvons nous rapporter Ă  un Ă©pisode des Ă©critures en pali, car cette question prĂ©cise fut posĂ©e une fois au Bouddha lui-mĂȘme, Ă  savoir : « Quel est ton Dharma ? Quel est ton enseignement ? Â»

[La personne qui posa cette question Ă©tait Maha-Pajapati Gautami, la tante et nourrice du Bouddha. Elle l’avait Ă©levĂ© depuis son enfance, depuis la mort de sa mĂšre alors qu’il Ă©tait Ă  peine ĂągĂ© de quelques jours. Des annĂ©es plus tard, Maha-Pajapati Gautami Ă©tait non seulement devenue adepte de son enseignement, mais elle Ă©tait « allĂ©e de l’avant Â», comme on dit, aprĂšs avoir entendu l’enseignement des propres lĂšvres du Bouddha. Cet enseignement l’avait tellement impressionnĂ© qu’elle avait dĂ©cidĂ© de renoncer Ă  tous ses autres intĂ©rĂȘts, relations et liens, de maniĂšre Ă  pouvoir consacrer sa vie entiĂšre Ă  la pratique du Dharma. Elle Ă©tait donc allĂ©e de l’avant, quittant sa maison, quittant sa famille, quittant son mari, quittant la ville de Kapilavastu, pour errer de lieu en lieu, mĂ©ditant et cherchant Ă  pratiquer le Dharma.

Au moment de notre Ă©pisode, Maha-Pajapati avait passĂ© un certain temps sans contact direct avec le Bouddha, et il y avait un certain degrĂ© de confusion dans son esprit. Elle voulait pratiquer le Dharma mais n’était pas tout Ă  fait certaine de ce qu’était le Dharma. Cela n’est pas tellement inhabituel. Quelquefois au moins, il peut arriver Ă  beaucoup d’entre nous de vouloir mettre en pratique la vĂ©ritĂ© sans ĂȘtre tout Ă  fait sĂ»r, ou mĂȘme pas sĂ»r du tout, de ce qu’est vraiment la vĂ©ritĂ©.

Bien que Maha-Pajapati Gotami fĂ»t en contact avec certains des disciples du Bouddha et pĂ»t ainsi leur demander ce que le Bouddha avait enseignĂ©, les interprĂ©tations qu’ils lui donnaient diffĂ©raient trĂšs souvent ; chacun avait son propre point de vue. Finalement elle dĂ©cida d’aller trouver le Bouddha lui-mĂȘme et de lui demander ce que fondamentalement il enseignait. Elle se rendit donc Ă  l’endroit oĂč le Bouddha sĂ©journait et lui demanda, de but en blanc, pour ainsi dire, « Qu’est-ce que ton Dharma ? Comment savoir ce que tu enseignes rĂ©ellement ? Quel est le critĂšre ? Â» Voici la traduction de ce que, d’aprĂšs la tradition, le Bouddha rĂ©pondit Ă  Maha-Pajapati en cette occasion :

« Gotami, ces choses dont tu sais que : “Ces choses conduisent Ă  la passion, non Ă  l’absence de passion ; Ă  l’attachement, non au dĂ©tachement ; Ă  l’accumulation, non au dĂ©pouillement ; Ă  l’ambition, non Ă  la modestie ; Ă  l’insatisfaction, non Ă  la satisfaction ; Ă  l’association (avec le groupe), non au retrait (du groupe) ; Ă  l’oisivetĂ©, non Ă  l’énergie ; au luxe, non Ă  la frugalitĂ©â€, de ces choses-lĂ  tu peux certainement dĂ©cider, “Ceci n’est pas le Dharma, ceci n’est pas le Vinaya, ceci n’est pas l’enseignement du MaĂźtre”. Mais ces choses dont tu sais que : “Ces choses conduisent Ă  l’absence de passion, non Ă  la passion ; au dĂ©tachement, non Ă  l’attachement ; au dĂ©pouillement, non Ă  l’accumulation ; Ă  la modestie, non Ă  l’ambition ; Ă  la satisfaction, non Ă  l’insatisfaction ; au retrait (du groupe), non Ă  l’association (avec le groupe) ; Ă  l’énergie, non Ă  l’oisivetĂ© ; Ă  la frugalitĂ©, non au luxe”, de ces choses-lĂ , tu peux certainement dĂ©cider, “Ceci est le Dharma, ceci est le Vinaya, ceci est l’enseignement du MaĂźtre”. Â»

Voici, selon les propres mots du Bouddha, quel est le critĂšre, le principe. Le Dharma est tout ce qui contribue au dĂ©veloppement spirituel de l’individu. C’est tout ce que l’individu trouve dans sa propre expĂ©rience qui contribue rĂ©ellement Ă  son dĂ©veloppement spirituel.

Dans ce passage donc, comme dans d’autres, les individus sont clairement perçus comme vivant, croissant et se dĂ©veloppant. Et, Ă  ce sujet Ă©galement, nous pouvons aussi nous rappeler la vision de l’humanitĂ© qu’eut le Bouddha immĂ©diatement aprĂšs son Éveil. A ce moment-lĂ , le Bouddha Ă©tait indĂ©cis et ne savait pas s’il devait ou non enseigner la vĂ©ritĂ© qu’il avait dĂ©couverte. Cette vĂ©ritĂ©, il le savait, Ă©tait trĂšs profonde, trĂšs difficile et abstruse. Mais il dĂ©cida finalement qu’il partirait et enseignerait, qu’il communiquerait Ă  d’autres la vĂ©ritĂ© qu’il avait dĂ©couverte. Et Ă  ce moment-lĂ , nous dit-on, il ouvrit les yeux et, regardant le monde, il vit les ĂȘtres vivants comme un parterre de fleurs de lotus. C’était comme s’il voyait un vaste parterre de fleurs de lotus s’étendant dans toutes les directions, Ă  perte de vue. Ceci Ă©tait l’humanitĂ©. Ceci Ă©tait l’espĂšce humaine. Certaines de ces « fleurs Â» — certaines de ces personnes — Ă©taient clairement enfoncĂ©es dans la boue. D’autres s’en Ă©taient juste un peu sorties et commençaient Ă  s’en dĂ©gager. D’autres encore Ă©taient carrĂ©ment sorties de la boue et leur tĂȘte se dressait hors de la surface de l’eau, permettant Ă  leurs pĂ©tales de s’ouvrir et de recevoir la lumiĂšre du soleil.

Voici comment le Bouddha vit l’humanitĂ© Ă  ce moment-lĂ . Il vit tous les ĂȘtres comme des individus, et il put voir aussi qu’ils Ă©taient tous Ă  des stades diffĂ©rents d’évolution, croissant, mais ayant besoin de la lumiĂšre du Dharma afin de croĂźtre et de se dĂ©velopper davantage.

Dans un autre passage, dans le grand sĂ»tra du Mahayana appelĂ© le Saddharma-pundarika ou SĂ»tra du Lotus, il y a une autre superbe comparaison. Les individus n’y sont pas seulement comparĂ©s Ă  des lotus Ă©mergeant de la boue et de la vase, mais aussi Ă  diffĂ©rentes sortes de plantes. Ils sont comparĂ©s Ă  des herbes, des arbres, des fleurs, des buissons, tandis que l’enseignement du Bouddha est comparĂ© Ă  un grand nuage de pluie. Pendant l’hiver et l’étĂ©, en Inde, il fait trĂšs chaud et sec, durant de longs mois. Tout se dessĂšche et se rabougrit. Et puis soudainement, au commencement de la saison des pluies, un grand nuage noir apparaĂźt au milieu du ciel. Surviennent Ă©clairs et coups de tonnerre, puis la pluie se met Ă  tomber abondamment et continĂ»ment, jour aprĂšs jour, parfois pendant des semaines et des semaines. Et comme il pleut, tout se met Ă  pousser. Tout ce qui Ă©tait si sec et parcheminĂ© redevient vert et lance des pousses. Toutes les feuilles, toutes les herbes, tous les arbres, toutes les fleurs et tous les buissons recommencent Ă  pousser. Et tout pousse Ă  sa maniĂšre. L’arbre pousse comme un arbre, le buisson pousse comme un buisson, l’herbe pousse comme de l’herbe, la fleur pousse comme une fleur, chaque chose pousse Ă  sa maniĂšre. C’est un aspect important de l’analogie du Bouddha, car le Dharma est exactement comme ce nuage de pluie : il nous donne juste la nourriture dont nous avons besoin. Il nous conduit Ă  partir d’oĂč il nous trouve, son point de dĂ©part — en ce qui nous concerne — Ă©tant oĂč nous en sommes maintenant, car chacun a besoin du Dharma Ă  sa maniĂšre.

C’est aussi ce que nous trouvons dans un des poĂšmes du grand poĂšte et mystique tibĂ©tain, MilarĂ©pa : tout le monde a besoin du Dharma mais chacun en a besoin Ă  sa maniĂšre. Voici quelques-uns des vers qu’il chanta en une certaine occasion :

Les hommes supĂ©rieurs ont besoin du Dharma ;
Sans lui, ils sont comme des aigles.
Bien que perchés bien haut,
Ils ne signifient pas grand chose.

Les hommes moyens ont besoin du Dharma ;
Sans lui, ils sont comme des tigres.
Bien qu’ils aient une Ă©norme force,
Ils ne valent pas grand chose.

Les hommes infĂ©rieurs ont besoin du Dharma ;
Sans lui, ils sont comme les Ăąnes des colporteurs.
Bien qu’ils portent une lourde charge,
Cela ne leur fait pas grand bien.

Les femmes supĂ©rieures ont besoin du Dharma ;
Sans lui, elles sont comme des tableaux sur un mur.
Bien qu’elles fassent joli,
Elles n’ont ni sens ni utilitĂ©.

Les femmes moyennes ont besoin du Dharma ;
Sans lui, elles sont comme de petits rats.
Bien qu’elles soient habiles à trouver de la nourriture,
Leurs vies n’ont pas beaucoup de sens.

Les femmes infĂ©rieures ont besoin du Dharma ;
Sans lui, elles sont comme de petites renardes.
Bien qu’habiles et malignes,
Leurs actes ne valent pas grand chose.

Les vieillards ont besoin du Dharma ;
Sans lui, ils sont comme des arbres qui pourrissent.
Les jeunes gens ont besoin du Dharma ;
Sans lui, ils sont comme des taureaux sous le joug.

Les jeunes filles ont besoin du Dharma.
Sans lui, elles sont comme des vaches portant guirlandes.
Tous les jeunes ont besoin du Dharma.
Sans lui, ils sont comme des pousses enfermées dans leurs cosses.

Tous les enfants ont besoin du Dharma.
Sans lui, ils sont comme des voleurs possédés de démons.
Sans le Dharma, tout ce que l’on fait
N’a ni sens ni but.
Ceux qui veulent donner un sens Ă  leur vie
Devraient pratiquer l’enseignement du Bouddha.

Le chant de MilarĂ©pa dit clairement que le sens, le but de la vie d’un individu est de grandir, d’accĂ©der Ă  un niveau supĂ©rieur de conscience, et que c’est bien cela que le Dharma nous aide Ă  faire. Le Dharma est tout ce qui nous aide Ă  nous Ă©lever Ă  partir d’oĂč nous nous trouvons, Ă  partir de ce que nous sommes maintenant. Nous pouvons donc dĂ©finir le Dharma comme tout ce qui contribue au dĂ©veloppement de l’individu. VoilĂ  le critĂšre.

Tout cela peut paraĂźtre trĂšs large et gĂ©nĂ©ral, mais ça ne l’est pas vraiment. Le Dharma — l’enseignement du Bouddha — prend forme Ă  travers un certain nombre de pratiques spirituelles concrĂštes. Cela apparaĂźt clairement dans un autre Ă©pisode des Ă©critures en pali. Dans cet Ă©pisode on nous rappelle qu’il y avait en Inde Ă  l’époque du Bouddha un certain nombre de maĂźtres spirituels. Un des plus fameux d’entre eux Ă©tait Nigantha Nataputta — ainsi que le nomment les Ă©critures en pali — qui est habituellement identifiĂ© avec Mahavira, le fondateur du jaĂŻnisme. Nigantha Nataputta mourut peu de temps avant le Bouddha et aprĂšs sa mort les moines de son Ordre se divisĂšrent en deux factions. Ces factions se disputĂšrent avec tant de vĂ©hĂ©mence Ă  propos de ce que leur maĂźtre avait enseignĂ© qu’ils en vinrent presque aux coups. Ananda, qui semble avoir Ă©tĂ© parfois portĂ© sur les ragots, rapporta ce fait au Bouddha, ajoutant qu’il espĂ©rait que de telles disputes ne s’élĂšveraient pas aprĂšs la disparition du Bouddha.

Le Bouddha rĂ©pliqua qu’une telle chose Ă©tait impossible. Il Ă©tait sĂ»r qu’il n’y aurait mĂȘme pas deux moines parmi ses disciples pour dĂ©crire son enseignement de maniĂšre discordante. Il rappela alors Ă  Ananda ce qu’était cet enseignement. Il y avait les quatre fondements de l’attention : attention sur le corps, sur les sensations, sur les activitĂ©s mentales et sur la RĂ©alitĂ©. Il y avait les quatre « efforts justes Â» : l’effort pour prĂ©venir la naissance d’états d’esprit dĂ©favorables qui ne se sont pas encore manifestĂ©s ; l’effort pour se dĂ©barrasser d’états d’esprit dĂ©favorables qui se sont dĂ©jĂ  manifestĂ©s ; l’effort pour dĂ©velopper des Ă©tats d’esprit favorables qui ne se sont pas encore manifestĂ©s et l’effort pour maintenir ces Ă©tats d’esprit favorables qui se sont dĂ©jĂ  manifestĂ©s. Il rappela Ă  Ananda les quatre bases du succĂšs, les cinq facultĂ©s spirituelles, les cinq pouvoirs, les sept facteurs de l’Éveil, le Noble Chemin Octuple... Toutes ces choses constituaient le Dharma qu’il avait enseignĂ© et il Ă©tait certain qu’à leur sujet il n’y aurait pas de dispute aprĂšs sa mort, mĂȘme pas entre deux de ses disciples.

Ce que l’on remarque immĂ©diatement dans cette liste d’enseignements, c’est qu’ils sont tous pratiques. Ce sont tous, en fait, des pratiques. Il n’y a rien ici de thĂ©orique, le Bouddha ne dit rien du Nirvana, rien de sunyata, rien de l’esprit. Il ne mentionne mĂȘme pas la « production en dĂ©pendance Â». C’est comme s’il disait que tous les enseignements qu’il a donnĂ©s Ă  ses disciples sont d’ordre pratique et ne peuvent donc pas vraiment ĂȘtre dĂ©crits diffĂ©remment par des personnes diffĂ©rentes. AprĂšs tout, un enseignement pratique implique une pratique concrĂšte, et l’expĂ©rience devrait donc ĂȘtre la mĂȘme pour tous ceux qui pratiquent. C’est la mĂȘme chose dans la vie ordinaire ; nous pouvons ne pas ĂȘtre d’accord Ă  propos de la thĂ©orie mais nous ne sommes pas souvent en dĂ©saccord Ă  propos de la pratique. Nous pouvons par exemple ne pas ĂȘtre d’accord quant Ă  la nature de l’électricitĂ©, mais il y a moins de chances que nous diffĂ©rions sur la maniĂšre de rĂ©parer un fusible. De la mĂȘme maniĂšre les disciples du Bouddha pourraient ne pas ĂȘtre d’accord sur des enseignements thĂ©oriques, mais ils ne pourraient guĂšre de ne pas ĂȘtre d’accord sur des enseignements pratiques, pourvu Ă©videmment qu’ils les aient rĂ©ellement pratiquĂ©s. Donc le Dharma prend forme essentiellement Ă  travers des pratiques spirituelles, Ă  travers des choses que vous faites concrĂštement.

Cet Ă©pisode suscite une autre question intĂ©ressante. En dĂ©pit de la rĂ©ponse du Bouddha, Ananda n’était pas satisfait. Il continua : « MĂȘme s’ils sont tous d’accord au sujet de l’enseignement, il se pourrait qu’il y ait des disputes Ă  propos des moyens de subsistance, ou Ă  propos des rĂšgles (en pali : patimokkha ; les 150 rĂšgles observĂ©es par les moines, toujours suivies dans bien des cas) Â». La rĂ©ponse du Bouddha Ă  ceci fut trĂšs importante. Une dispute concernant les moyens de subsistance ou une dispute concernant les rĂšgles serait, dit-il, « insignifiante Â». Ce sont seulement les disputes concernant le chemin, ou les disputes concernant la maniĂšre de pratiquer, qui seraient dĂ©sastreuses.

Maintenant que nous avons briĂšvement vu ce que l’on entend par bouddhisme, nous pouvons commencer Ă  voir dans quel sens l’AOBO est un mouvement bouddhiste. C’est un mouvement bouddhiste tout d’abord dans le sens oĂč il se prĂ©occupe de l’individu. Le bouddhisme accorde de la valeur Ă  l’individu comme aucun autre enseignement ne le fait. Le bouddhisme est simplement tout ce qui aide l’individu Ă  grandir, tout ce qui l’aide Ă  Ă©voluer de niveaux d’existence et de conscience infĂ©rieurs vers des niveaux supĂ©rieurs. En mĂȘme temps le Dharma n’est pas simplement un principe vague et gĂ©nĂ©ral de croissance ; il s’incarne dans des pratiques spirituelles spĂ©cifiques.

Ce dernier point cependant peut encore laisser certains prĂ©occupĂ©s par la question suivante : si le bouddhisme est tout ce qui contribue au dĂ©veloppement de l’individu, doit-on le limiter seulement Ă  ce qui est Ă©tiquetĂ© « bouddhisme Â» ? Ne pourrait-on pas dire que n’importe quelle chose qui contribue au dĂ©veloppement de l’individu, est en fait le bouddhisme ou au moins une partie du bouddhisme ?

Il y a deux choses que je devrais peut-ĂȘtre mentionner Ă  ce sujet. Certaines personnes dans l’AOBO tirent beaucoup d’inspiration de certains poĂštes et philosophes occidentaux, inspiration qui les aide dans leur vie spirituelle en tant que bouddhistes. Je peux citer Goethe, Blake, Schopenhauer, Nietzsche, Platon, D.H. Lawrence, Shelley (un ensemble plutĂŽt disparate pourrait-on penser). D’autres Amis encore tirent de l’inspiration de la musique classique occidentale, en particulier de celle de Bach, Beethoven et Mozart... Rien Ă  redire Ă  cela, et on peut certainement considĂ©rer de telles sources d’inspiration comme faisant partie du bouddhisme dans le sens le plus large.

Quand je dis cela, cependant, je ne suggĂšre pas que des personnages comme Goethe, Blake, etc., aussi grands qu’ils aient Ă©tĂ©, Ă©taient aussi ÉveillĂ©s que le Bouddha. Je ne dis pas que leur poĂ©sie ou leur philosophie ou leur musique peut nous mener aussi loin que le peut le Dharma — c’est-Ă -dire le Dharma dans le sens strict du terme. Mais pour le moment nous devons reconnaĂźtre que la plupart des gens dans l’AOBO sont encore Ă  un niveau trĂšs Ă©lĂ©mentaire de leur vie spirituelle et qu’ils ont besoin d’une aide appropriĂ©e Ă  ce niveau. Peut-ĂȘtre devrais-je citer le grand mystique tibĂ©tain Gampopa lorsqu’il dit : « Le plus grand bienfaiteur est un ami spirituel sous la forme d’un ĂȘtre humain ordinaire Â». Un ĂȘtre humain ordinaire est ordinaire, dans ce contexte, quand on le compare aux Bouddhas et aux Bodhisattvas. Selon ce critĂšre, mĂȘme Goethe et Blake Ă©taient des ĂȘtres ordinaires.

DeuxiĂšmement, sans tenir compte de l’inspiration que l’on peut retirer de ces autres sources, la source principale d’inspiration pour l’AOBO n’en est pas moins le Bouddha et son enseignement. C’est de cette source que nous tirons notre idĂ©e de ce qu’est le dĂ©veloppement ; c’est de cette source que nous tirons notre idĂ©al de l’Éveil humain. Par consĂ©quent, toute aide que nous pourrions retirer d’autres sources doit ĂȘtre en accord avec cela, en harmonie avec cela, et doit nous conduire dans la direction de l’Éveil humain. VoilĂ  donc pourquoi nous nous appelons les Amis de l’Ordre Bouddhiste Occidental, plutĂŽt qu’autre chose.

L’AOBO est, comme nous l’avons dĂ©jĂ  vu, un mouvement spirituel occidental, un phĂ©nomĂšne spirituel occidental. Il cherche Ă  pratiquer le bouddhisme dans les conditions de la civilisation occidentale contemporaine, qui est une civilisation industrialisĂ©e et sĂ©cularisĂ©e. Mais, historiquement parlant tout au moins, le bouddhisme est une religion orientale. Il a vu le jour en Inde, et pendant 2500 ans il est restĂ© pratiquement confinĂ© Ă  l’Orient. C’est seulement assez rĂ©cemment, au cours des cent derniĂšres annĂ©es en fait, qu’on a commencĂ© Ă  en entendre parler en Occident. Quel est donc le rapport entre les bouddhistes occidentaux et le Bouddhisme oriental ?

En essayant de rĂ©pondre Ă  cette question, ce qu’il faut dire en premier est qu’il n’y a pas de bouddhisme oriental en tant que tel. Ce que l’on a en fait, c’est un certain nombre de bouddhismes orientaux — au pluriel. Pour parler de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il en existe encore, actuellement, quatre variĂ©tĂ©s dans le monde bouddhiste oriental. Il y a le bouddhisme de l’Asie du Sud-Est, le bouddhisme chinois, le bouddhisme japonais et le bouddhisme tibĂ©tain.

On trouve le bouddhisme de l’Asie du Sud-Est au Sri Lanka, en Birmanie, en ThaĂŻlande et au Cambodge — ainsi que, çà et lĂ , Ă  Singapour et en Malaisie. Cette forme de bouddhisme appartient Ă  l’École ThĂ©ravada dont les Ă©critures sont contenues dans le Tripitaka pali — quelques 45 volumes dans l’Édition Royale ThaĂŻe.

Le bouddhisme chinois se rencontre principalement en Chine, Ă  Taiwan, en CorĂ©e, au ViĂȘt-nam et, encore, dans certaines parties de Singapour et de la Malaisie. (Je ne tiens bien sĂ»r pas compte des Ă©vĂ©nements politiques rĂ©cents qui ont certainement modifiĂ© la situation.) Le bouddhisme chinois appartient Ă  ce que nous pourrions appeler le Mahayana « gĂ©nĂ©ral Â» ou non sectaire, et ses Ă©critures sont contenues dans le Tsa-Tsan ou « Trois TrĂ©sors Â», en 55 volumes, correspondant au Tipitaka. Ces volumes sont bien plus gros que les volumes du Tipitaka pali. Dans cette collection particuliĂšre, il n’y a pas moins de 1.662 Ɠuvres distinctes dont certaines sont presque aussi longues que la Bible chrĂ©tienne.

C’est bien sĂ»r au Japon qu’on trouve le bouddhisme japonais, mais aussi Ă  Hawaii et parmi les immigrĂ©s japonais aux États-Unis. Il comprend diverses Ă©coles de ce que l’on peut dĂ©crire comme Mahayana « sectaire Â». Les plus connues de celles-ci sont les Ă©coles Zen et Shin. Il y a aussi diffĂ©rentes Ă©coles modernes dont certaines n’ont vu le jour qu’au cours de ce siĂšcle. Les Ă©critures du bouddhisme japonais sont le Tsa-Tsan chinois plus diverses Ɠuvres japonaises propres Ă  chaque secte — qui peuvent parfois, en pratique se substituer au Tsa-Tsan.

Le bouddhisme tibĂ©tain se rencontre au Tibet, en Mongolie, au Sikkim, au Bhoutan, au Ladakh, dans certaines parties de la Chine, et mĂȘme dans certaines parties de l’URSS. Il comprend quatre traditions principales qui, toutes, suivent les trois yanas — c’est-Ă -dire le Hinayana, le Mahayana et le Vajrayana. Les diffĂ©rences entre ces quatre traditions se manifestent surtout Ă  travers les lignĂ©es Vajrayana — c’est Ă  dire tantriques. Leurs Ă©critures sont toutes contenues dans le Kangyur, ce qui veut dire « Parole du Bouddha Â», en 100 ou 108 volumes xylographiĂ©s — suivant l’édition — avec en plus des collections spĂ©ciales comme le Rinchen-Terma pour les Nyingmapas, et le Milarepa Kabum pour les Kagyupas.

Telles sont les quatre Ă©coles du bouddhisme oriental qui existent encore de nos jours. Il y a beaucoup de formes intermĂ©diaires, de sous-variĂ©tĂ©s, et de sous-sous-variĂ©tĂ©s mais, pour simplifier, je les ai passĂ©es sous silence. En pratique, les bouddhistes occidentaux se trouvent face Ă  quatre bouddhismes orientaux plutĂŽt qu’à un seul bouddhisme oriental monolithique avec des aspects complĂ©mentaires.

Peut-ĂȘtre devrais-je aussi ajouter ici qu’ils ne se trouvent pas confrontĂ©s Ă  un esprit oriental, pas plus qu’à une psychologie orientale. Certains auteurs parlent de l’esprit occidental ou de l’esprit oriental comme s’il s’agissait de deux esprits complĂštement diffĂ©rents, suggĂ©rant qu’il est trĂšs difficile pour l’esprit oriental de comprendre l’esprit occidental et vice-versa. Et le bouddhisme bien sĂ»r, est supposĂ© ĂȘtre un produit de l’esprit oriental ; c’est pourquoi, nous dit-on parfois, il est trĂšs difficile pour un occidental de comprendre le bouddhisme. Je n’ai pourtant trouvĂ© nulle part de preuve qui soutiendrait cette croyance, et je parle en connaissance de cause. Partout oĂč je suis allĂ© au cours de mes vingt ans de sĂ©jour en Orient, j’ai rencontrĂ© des Indiens, des TibĂ©tains, des Mongols, des ThaĂŻlandais, des Cingalais — ou mĂȘme des EuropĂ©ens — et j’ai constatĂ© que je pouvais les comprendre, et qu’ils pouvaient me comprendre. Il faut reconnaĂźtre que le bouddhisme est difficile Ă  comprendre, mais non parce que c’est un produit de « l’esprit oriental Â». Il est difficile Ă  comprendre parce que c’est un produit de l’esprit ÉveillĂ©, un esprit qui transcende les conditionnements tant de l’Orient que de l’Occident.

Un autre mythe populaire que je pourrais aussi mentionner dans ce contexte est celui suivant lequel il y aurait un Orient « spirituel Â» et un Occident « matĂ©rialiste Â». Cela aussi est vraiment un mythe. L’Occident n’est pas plus matĂ©rialiste que l’Orient. On pourrait dire que l’Occident a simplement plus de succĂšs dans sa poursuite du matĂ©rialisme.

Cependant, pour en revenir au thĂšme des bouddhistes occidentaux et des quatre bouddhismes orientaux, ces quatre bouddhismes orientaux diffĂšrent les uns des autres de deux maniĂšres principales. D’abord ils diffĂšrent selon l’école doctrinale bouddhiste Ă  laquelle ils appartiennent. Ensuite, ils diffĂšrent selon la culture rĂ©gionale ou nationale avec laquelle ils s’associent.

D’un point de vue pratique tout au moins, la deuxiĂšme de ces caractĂ©ristiques est probablement la plus importante, puisque sa consĂ©quence est que le bouddhisme que rencontrent la majoritĂ© des gens en Occident, tant dans son contenu que dans sa pratique, n’est pas vraiment du bouddhisme. Nous pourrions mĂȘme dire que beaucoup de bouddhistes occidentaux ne rencontrent jamais vraiment le bouddhisme. Ce qu’ils rencontrent est une Ă©cole — ou une sous-Ă©cole — particuliĂšre du bouddhisme associĂ©e Ă  une culture nationale ou rĂ©gionale particuliĂšre. Ils peuvent par exemple rencontrer le ThĂ©ravada qui est Ă©troitement associĂ© aux cultures de l’Asie du Sud-Est — particuliĂšrement Ă  la culture cingalaise, ou ils peuvent rencontrer le Zen qui est associĂ© avec la culture japonaise, etc.

Mais la situation est encore plus compliquĂ©e que cela. Le bouddhisme est nĂ© en Inde, pays Ă  la culture trĂšs ancienne et trĂšs riche. DĂšs les tout dĂ©buts, dĂšs le moment oĂč il sortit de la bouche du Bouddha, pour ainsi dire, le bouddhisme a Ă©tĂ© associĂ© avec la culture indienne, ou plutĂŽt avec les cultures indiennes, car au cours des 1500 ans pendant lesquels le bouddhisme a fleuri en Inde, la culture indienne a traversĂ© diffĂ©rentes phases de dĂ©veloppement, chacune fortement marquĂ©e par des caractĂ©ristiques tout Ă  fait particuliĂšres.

Quand le bouddhisme passa d’Inde en Chine, ce qui « passa Â» en fait fut le bouddhisme plus la culture indienne. Puis, en Chine, le bouddhisme revĂȘtit certaines caractĂ©ristiques culturelles chinoises, avant de continuer son expansion vers le Japon. Au Japon, bien sĂ»r, le bouddhisme acquit certaines caractĂ©ristiques japonaises. Ainsi, de nos jours, le bouddhisme japonais est fait de bouddhisme, plus de culture indienne, plus de culture chinoise, plus de culture japonaise. Ceci est le bouddhisme qui arrive aux États-Unis, en France, en Australie, etc. Parfois, bien sĂ»r, le bouddhisme rĂ©ussit Ă  traverser toutes ces couches culturelles qui se sont surimposĂ©es Ă  lui, mais parfois il n’y rĂ©ussit pas.

ConfrontĂ© Ă  ces diffĂ©rents bouddhismes orientaux, la premiĂšre chose que le bouddhiste occidental doit faire est d’apprendre Ă  distinguer ce qui est vraiment le bouddhisme de ce qui est en fait culture Sud-Est asiatique, ou chinoise, ou japonaise, ou tibĂ©taine, ou mĂȘme indienne. Non qu’il y ait quoi que ce soit de mauvais dans ces cultures ; elles sont souvent vraiment trĂšs belles. Mais elles ne sont pas la mĂȘme chose que le bouddhisme, elles ne sont pas la mĂȘme chose que le Dharma. Quand nous disons que l’AOBO est un mouvement spirituel bouddhiste cela ne veut pas dire que nous avons adoptĂ© une culture orientale particuliĂšre — bien qu’en mĂȘme temps cela ne veuille pas nĂ©cessairement dire que nous rejetons la culture bouddhique orientale. Une partie de cette culture exprime vraiment l’esprit du bouddhisme. Prenons par exemple l’art floral japonais : il y a lĂ  certainement quelque chose de l’esprit du bouddhisme. Dans l’AOBO nous acceptons trĂšs volontiers cette sorte de culture orientale, mais nous l’adoptons parce qu’elle peut ĂȘtre abordĂ©e comme une expression du bouddhisme, parce qu’elle nous aide dans notre dĂ©veloppement spirituel, et pas seulement parce qu’elle est orientale.

Cependant, certains bouddhistes occidentaux s’avĂšrent incapables de faire cette distinction entre le bouddhisme et les cultures orientales. Ils pensent qu’ils sont attirĂ©s par le bouddhisme alors qu’en rĂ©alitĂ© ils sont attirĂ©s par une culture orientale exotique. Parfois ils pensent qu’ils essaient d’ĂȘtre bouddhistes, alors qu’en rĂ©alitĂ© ils essaient simplement de copier les Indiens, les Japonais ou les TibĂ©tains, ou du moins de leur ressembler. Cela est tout Ă  fait innocent bien sĂ»r. Il n’y a rien de mal Ă  s’habiller en Indien, Ă  faire semblant d’ĂȘtre Japonais, ou Ă  imaginer qu’on est TibĂ©tain. C’est tout Ă  fait sans danger, sauf dans la mesure oĂč cela vous aliĂšne de votre propre culture. Mais cela n’a rien Ă  voir avec le fait d’ĂȘtre vraiment bouddhiste.

Dans certains pays d’Occident nous avons maintenant une situation vraiment trĂšs Ă©trange. Les quatre variĂ©tĂ©s principales du bouddhisme oriental y ont maintenant Ă©tĂ© introduites. Elles ont des disciples occidentaux, tous Ă©tant en principe bouddhistes ; mais parce qu’ils suivent des cultures orientales diffĂ©rentes, ils s’avĂšrent incapables de vivre ensemble ou de pratiquer le bouddhisme ensemble.

Je me rappelle une situation de cette sorte, dans les tout premiers jours de l’AOBO. Non loin de Londres vivait un groupe de bouddhistes zen anglais. Ils dĂ©cidĂšrent de se joindre Ă  une de nos communautĂ©s et, aprĂšs quelques discussions, nous acceptĂąmes malgrĂ© mes doutes. Presque immĂ©diatement aprĂšs leur emmĂ©nagement un problĂšme survint : ils refusĂšrent de se joindre Ă  notre puja, nos dĂ©votions du soir. La raison de ce refus Ă©tait que nous rĂ©citions ces dĂ©votions en pali et en anglais alors que leur gourou (qui Ă©tait d’ailleurs une dame anglaise ayant vĂ©cu quelque temps au Japon) leur avait dit qu’ils devaient rĂ©citer leur puja seulement en japonais. Ainsi, alors que les membres de la communautĂ© rĂ©citaient leur puja en anglais et en pali, ces bouddhistes zen anglais attendaient en dehors du temple ; ils ne voulaient mĂȘme pas entrer pour Ă©couter.

Un autre exemple me vient Ă  l’esprit Ă  propos de ce mĂȘme gourou. La culture japonaise est ce que les sociologues appellent une « culture de la honte Â». Dans la culture japonaise, la honte est utilisĂ©e comme une technique de contrĂŽle de la sociĂ©tĂ©. (Notre culture occidentale chrĂ©tienne est probablement une « culture de la culpabilitĂ© Â».) Dans la sociĂ©tĂ© japonaise traditionnelle, quand un jeune se conduit mal, une personne plus ĂągĂ©e se met Ă  l’imiter — mais en exagĂ©rant fortement l’incartade. Si le jeune a Ă©tĂ© bruyant, la personne plus ĂągĂ©e est quatre ou cinq fois plus bruyante. S’il a claquĂ© une porte la personne plus ĂągĂ©e va la claquer trois ou quatre fois trĂšs, trĂšs bruyamment. Le jeune se sent alors honteux, il comprend qu’il a Ă©tĂ© corrigĂ© et, de honte, il renonce Ă  cette mauvaise conduite. A un moment donnĂ©, cette technique de contrĂŽle par la honte fut transmise aux temples zen japonais. Si le disciple se conduisait mal d’une maniĂšre ou d’une autre, le maĂźtre l’imitait. Si le disciple s’affaissait pendant la mĂ©ditation le maĂźtre s’effondrait aussitĂŽt vers l’avant ; le disciple le remarquait, Ă©prouvait de la honte, se redressait et, de cette façon, il apprenait. Cette technique Ă©tait connue sous le nom de « faire le miroir Â».

Il y a quelques annĂ©es le gourou zen anglais-japonais dont nous avons parlĂ© plus haut passa par Londres. Il semble qu’elle n’aimait pas beaucoup ce que faisaient certains bouddhistes anglais — qui n’avaient pas Ă©tĂ© au Japon. Elle se mit donc aussitĂŽt Ă  les imiter. Son moine supĂ©rieur, un amĂ©ricain qui l’accompagnait commença aussi Ă  les imiter. Par exemple, pensant que les bouddhistes anglais mangeaient beaucoup trop quand ils Ă©taient en retraite, il commença Ă  faire le miroir, se resservant de chaque plat juste pour leur montrer combien ils Ă©taient gloutons. Mais les bouddhistes anglais, n’étant pas japonais, ne comprirent pas ce qui se passait. Ils pensĂšrent que le malheureux devait avoir faim et le servirent une troisiĂšme fois de chaque plat. Le gourou, me dit-on, fut trĂšs mĂ©content. Elle dit que les bouddhistes anglais Ă©taient stupides parce qu’ils ne pouvaient apprĂ©cier sa technique de « faire le miroir Â». Mais en fait c’était elle qui ne pouvait pas comprendre que « faire le miroir Â» faisait partie de la culture japonaise ; cela n’avait rien Ă  voir avec le bouddhisme, et n’était pas appropriĂ© en Occident.

L’AOBO est certainement un mouvement spirituel bouddhiste. Mais il ne confond le bouddhisme avec aucune de ses formes culturelles orientales. De la mĂȘme maniĂšre l’AOBO ne s’identifie exclusivement avec aucune secte ou Ă©cole particuliĂšre du bouddhisme, ni avec le Hinayana, ni avec le Mahayana, ni avec le Vajrayana, ni avec le ThĂ©ravada, ni avec le Zen, le Shin ou les Nyingmapas. Il est simplement bouddhiste. En mĂȘme temps il ne rejette aucune des sectes ou Ă©coles qui se sont formĂ©es au cours de la longue histoire du bouddhisme. Il les apprĂ©cie toutes et cherche Ă  apprendre de toutes, puisant en elles tout ce qui contribue au dĂ©veloppement spirituel de l’individu en Occident. En ce qui concerne la pratique de la mĂ©ditation par exemple, nous enseignons « l’attention sur la respiration Â» et le metta bhavana, le « dĂ©veloppement de l’amour universel Â» qui sont des pratiques venant de la tradition ThĂ©ravada. Nous rĂ©citons la « Puja en sept parties Â» qui vient de la tradition Mahayana indienne. Nous chantons des mantras qui viennent de la tradition tibĂ©taine. Et bien sĂ»r l’accent que nous mettons sur le travail dans la vie spirituelle est aussi un accent caractĂ©ristique du Zen. Naturellement, nous avons aussi certains traits qui nous sont propres et que l’on ne peut trouver dans aucune autre forme du bouddhisme en existence : par exemple, l’accent que nous mettons sur les moyens d’existence justes, ou bien l’importance de l’aller en Refuge ou encore l’idiome « plus en plus de moins en moins Â».

Bien que nous empruntions Ă  toutes ces sources ce dont nous avons besoin, notre attitude n’est pas l’éclectisme. L’éclectisme est une attitude purement intellectuelle. Nous prenons peut-ĂȘtre diffĂ©rents Ă©lĂ©ments, provenant de diffĂ©rentes formes du bouddhisme, mais nous les prenons en fonction de nos besoins spirituels rĂ©els et non en fonction d’idĂ©es intellectuelles prĂ©conçues. Nous prenons tout ce qui peut nous aider Ă  grandir dans le contexte de la vie en Occident.

Nous adoptons une attitude trĂšs semblable vis-Ă -vis des Ă©critures bouddhiques. Il y en a une quantitĂ© Ă©norme, comme vous vous en ĂȘtes dĂ©jĂ  rendu compte, et il serait impossible de les Ă©tudier toutes. En fait, nous ne sommes pas supposĂ©s le faire ; elles reprĂ©sentent les mĂȘmes enseignements fondamentaux Ă  divers degrĂ©s d’expansion ou de contraction. Au lieu de cela nous lisons et Ă©tudions de maniĂšre intensive ce que nous trouvons le plus utile Ă  notre vie spirituelle. Les textes que nous Ă©tudions sont donc tirĂ©s de toutes les sources : du pali, du sanskrit, du chinois et du tibĂ©tain. Nous Ă©tudions notamment l’Udana tirĂ© du Tipitaka pali, le Bodhicaryavatara, un texte mahayana indien en sanskrit compilĂ© en Inde, Dhyana pour dĂ©butants qui est basĂ© sur une sĂ©rie de confĂ©rences d’un maĂźtre chinois, le PrĂ©cieux ornement de la libĂ©ration, Ɠuvre d’un maĂźtre tibĂ©tain et les Chants de MilarĂ©pa, les enseignements de l’un des plus grands yogis tantriques de la tradition bouddhique.

Nous devrions maintenant pouvoir apprĂ©cier la nature du rapport entre les bouddhistes occidentaux — ou au moins entre les bouddhistes occidentaux de l’AOBO — et les diffĂ©rents bouddhismes orientaux. Mais il se peut qu’une autre question Ă©merge Ă  prĂ©sent. Si, comme nous avons vu, l’AOBO ne suit aucun bouddhisme oriental en tant que tel, cherche-t-il donc Ă  crĂ©er un bouddhisme distinctivement occidental ? Essaie-t-il d’exprimer le bouddhisme dans les termes de la culture occidentale ?

La rĂ©ponse est Ă  la fois oui et non, et dĂ©pend fortement de ce que l’on entend par culture occidentale. Comme nous l’avons dĂ©jĂ  vu, l’AOBO n’est pas « contre Â» la culture occidentale en tant que telle. Il y a certaines affinitĂ©s entre les Ɠuvres de grands poĂštes, philosophes, musiciens occidentaux et certains aspects du bouddhisme. Mais cela n’est pas vrai de la culture occidentale dans sa totalitĂ©, qui comprend nos systĂšmes Ă©conomiques et sociaux. La culture occidentale, prise tout entiĂšre et telle qu’elle est, est tout Ă  fait incompatible avec le bouddhisme, et il n’est pas question d’exprimer le bouddhisme dans les termes de cette culture-lĂ . Il est plutĂŽt question de trouver une expression pour le bouddhisme occidental dans le cadre d’une nouvelle culture occidentale, culture qui, Ă  sa propre maniĂšre, Ă  son propre niveau, aiderait les gens Ă  se dĂ©velopper au moins psychologiquement sinon spirituellement. En crĂ©ant cette nouvelle culture nous garderions bien sĂ»r les meilleurs Ă©lĂ©ments de la culture occidentale traditionnelle, mais une grande partie devrait disparaĂźtre.

En ce qui concerne l’AOBO, il n’est pas question pour nous de chercher simplement Ă  nous faire une petite place dans le monde occidental contemporain, sans essayer de changer ce monde. Il ne s’agit pas seulement d’étudier le bouddhisme et puis de faire la mĂȘme chose que tout le monde fait au quotidien, et de vivre comme tout le monde vit. Ceci est un des points qui fait de l’AOBO un nouveau mouvement bouddhiste : il ne se satisfait pas seulement d’occuper une petite niche.

L’AOBO a Ă©tĂ© fondĂ© en 1967. A cette Ă©poque il y avait deux sortes diffĂ©rentes de groupes bouddhistes en Angleterre. En premier lieu, il y avait des groupes dirigĂ©s par des bouddhistes orientaux — des bouddhistes cingalais, tibĂ©tains, thaĂŻs, etc. — qui Ă©taient venus ici Ă  cette fin. Ils propageaient tous le bouddhisme sous une forme ou dans un cadre culturel oriental particulier — parfois, malheureusement, ils propageaient une culture orientale plutĂŽt que le bouddhisme. En deuxiĂšme lieu, il y avait des groupes dirigĂ©s par des bouddhistes anglais. Ces derniers avaient tendance Ă  simplement Ă©tudier le bouddhisme : Ă  lire des livres, Ă  assister Ă  des confĂ©rences et, dans certains cas peut-ĂȘtre, Ă  pratiquer un petit peu la mĂ©ditation.

Je me rappelle par exemple que l’on m’a dit, lors de mon retour Ă  Londres en 1964, que les bouddhistes anglais n’étaient pas capables de pratiquer la mĂ©ditation pendant plus de cinq minutes Ă  la fois et que je ne devais sous aucun prĂ©texte essayer de leur en faire faire plus. C’était la norme Ă  cette Ă©poque. Les gens avaient tendance Ă  seulement Ă©tudier le bouddhisme, Ă  lire des quantitĂ©s de livres Ă  propos du bouddhisme, Ă  assister Ă  des quantitĂ©s de confĂ©rences relatives au bouddhisme et, dans certains cas, Ă  faire un tout petit peu de mĂ©ditation. Mais dans leur vie de tous les jours, ils vivaient comme tout le monde, avec les mĂȘmes idĂ©es et idĂ©aux sociaux, Ă©conomiques et politiques, que les non-bouddhistes (de la mĂȘme classe sociale). Le fait d’ĂȘtre bouddhistes ne changeait rien dans aucun de ces domaines ; ils pratiquaient mĂȘme rarement les moyens d’existence justes et ne pensaient mĂȘme pas Ă  les pratiquer. De plus, bien qu’étudiant le bouddhisme, ils l’étudiaient rarement d’un point de vue bouddhiste. Dans beaucoup de cas, ils ne se considĂ©raient mĂȘme pas bouddhistes. Ils Ă©tudiaient le bouddhisme, aussi Ă©trange que cela puisse paraĂźtre, d’un point de vue chrĂ©tien, ou tout au moins avec un conditionnement chrĂ©tien inconscient.

TrĂšs rĂ©cemment, un groupe d’étudiants suivant des cours universitaires par correspondance, accompagnĂ©s de leur directeur d’études, rendirent visite Ă  notre centre bouddhiste de Londres. Au cours de cette visite il apparut que les Ă©tudiants comme leur directeur d’études — qui Ă©tait un pasteur mĂ©thodiste — avaient des idĂ©es trĂšs Ă©tranges Ă  propos du bouddhisme. D’aprĂšs le manuel qu’ils utilisaient pour leurs cours sur le bouddhisme — Ă©crit par un prĂȘtre jĂ©suite belge — le ThĂ©ravada Ă©tait nihiliste, le Mahayana Ă©tait corrompu et dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©, et le Vajrayana n’était qu’absurditĂ©s magiques. Pas Ă©tonnant qu’ils aient Ă©tĂ© dĂ©concertĂ©s !

C’est le genre de choses qui est encore courant dans les milieux acadĂ©miques. Mais, quand je revins en Angleterre en 1964 et de nouveau en 1967, les choses allaient presque aussi mal dans les milieux ostensiblement bouddhistes. Par exemple, les bouddhistes anglais qui Ă©tudiaient les Ă©critures en pali disaient non seulement que les Ă©critures en pali Ă©taient la parole du Bouddha, mais encore que ces Ă©critures seules Ă©taient la parole du Bouddha et que les autres Ă©critures bouddhiques n’étaient pas du tout la parole du Bouddha. Naturellement, il n’était permis de remettre en question aucune partie des Ă©critures en pali. AprĂšs tout le Bouddha Ă©tait ÉveillĂ© et le Bouddha avait prononcĂ© chaque mot de ces Ă©critures. Ces bouddhistes anglais Ă©taient en fait des fondamentalistes palis ! Ils adoptaient envers les Ă©critures en pali le mĂȘme genre d’attitude que les fondamentalistes chrĂ©tiens, particuliĂšrement protestants, adoptent envers la Bible. C’était comme s’ils avaient transfĂ©rĂ© leurs attitudes chrĂ©tiennes du christianisme au bouddhisme, sans y apporter aucun rĂ©el changement.

L’AOBO, je l’espĂšre, adopte une attitude diffĂ©rente. Il essaie de voir le bouddhisme d’un point de vue bouddhique. Et il cherche Ă  crĂ©er une nouvelle civilisation et culture occidentale, une culture qui exprimera des valeurs spirituelles bouddhistes, qui aidera l’individu Ă  se dĂ©velopper au lieu de l’en empĂȘcher, une culture qui fournira le fondement d’une communautĂ© spirituelle et d’une nouvelle sociĂ©tĂ©.

Nous avons donc vu que l’AOBO est un mouvement bouddhiste dans la mesure oĂč il se prĂ©occupe de l’individu. Nous avons vu que le bouddhisme, d’aprĂšs le Bouddha, est tout ce qui aide l’individu Ă  croĂźtre. Nous avons vu de surcroĂźt que le bouddhisme ne se limite pas exclusivement Ă  tout ce qui est Ă©tiquetĂ© « bouddhisme Â». En mĂȘme temps, nous avons vu que le bouddhisme n’est pas seulement un vague principe de croissance mais qu’il s’incarne dans des principes et des pratiques spirituelles spĂ©cifiques. Nous avons vu aussi que l’AOBO fait une distinction claire et nette entre bouddhisme et cultures bouddhiques orientales, et qu’il ne se limite Ă  aucune Ă©cole particuliĂšre du bouddhisme mais les apprĂ©cie toutes et cherche Ă  apprendre — Ă  tirer de l’inspiration — de toutes les formes du bouddhisme sans exception. Nous avons aussi vu qu’il cherche Ă  crĂ©er une nouvelle culture occidentale basĂ©e sur d’authentiques valeurs bouddhiques, et qu’il cherche Ă  voir le bouddhisme du point de vue du bouddhisme, c’est-Ă -dire du point de vue de l’individu Ă©voluant dans la direction de ce que l’on ne peut qu’appeler Éveil.

    Par Urgyen Sangharakshita.

 

‘Western Buddhists and Eastern Buddhism’ © Sangharakshita, Windhorse Publications 1992, traduction © Christan Richard 2003.

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