Subhuti demanda : Y aura-t-il des ĂȘtres dans le futur, aux derniers temps, Ă la derniĂšre Ă©poque, dans les cinq cents derniĂšres annĂ©es, au moment de lâeffondrement de la bonne doctrine, qui, au moment oĂč ces paroles du sĂ»tra seront enseignĂ©es, comprendront leur vĂ©ritĂ© ? Le Seigneur rĂ©pondit : Ne parle pas ainsi, Subhuti ! Oui, mĂȘme alors, il y aura de tels ĂȘtres.
Dans toute pĂ©riode de monde donnĂ©e, lâenseignement ne dure pas, mais si lâon prend le cosmos dans son ensemble, il survit car il est dĂ©couvert et redĂ©couvert aprĂšs avoir Ă©tĂ© perdu. Le Dharma nâest pas enseignĂ© une fois pour toutes. Quelle est donc son utilitĂ© si tout doit ĂȘtre refait ? Eh bien, pourriez-vous dire, quelle est lâutilitĂ© de se peigner les cheveux tous les matins ? Vous aurez juste Ă les peigner de nouveau le soir. Toute lâidĂ©e de la tĂ©lĂ©ologie, selon laquelle tout mĂšne vers la grande catastrophe finale, est un concept trĂšs occidental. Par contraste, le bouddhisme offre une voie pour transcender un cycle dâexistences sans fin, qui signifie quâil y a des choses qui doivent juste ĂȘtre continuellement rĂ©tablies par des efforts rĂ©pĂ©tĂ©s. Tant quâil survit dans le monde en tant que bouddhisme, le Dharma doit encore et toujours ĂȘtre maintenu, ravivĂ© et ranimĂ©. Vous pourriez dire que câest pour cela quâexistent les Bodhisattvas.
Cette note dâimpermanence, que le Bouddha fut le premier Ă faire entendre comme un avertissement et un aiguillon pour pousser Ă la pratique, se dĂ©veloppa dans les textes bouddhiques plus tardifs en un discours monotone et dĂ©couragĂ© de rĂ©signation dĂ©terministe Ă lâinĂ©vitable dĂ©sintĂ©gration de lâenseignement du Bouddha. Selon cette vue pessimiste des choses, lâannĂ©e 1956 marquait la fin de ces « cinq cents derniĂšres annĂ©es ». Il ne fait certainement aucun doute que toute la tendance de la vie moderne va contre ces enseignements de sagesse. Toute publicitĂ© que vous voyez est en fait une publicitĂ© contre le bouddhisme, car elle promeut lâaviditĂ©, la haine ou lâillusion, ou les trois Ă la fois. Mais quoique nos conditions puissent sembler dĂ©favorables, elles peuvent avoir pour effet de stimuler certaines personnes Ă rechercher une sagesse plus Ă©levĂ©e. Nous pouvons rendre la tĂ©lĂ©vision responsable du dĂ©clin culturel actuel, mais Ă lâĂ©poque du Bouddha des choses similaires ont probablement Ă©tĂ© dites de lâintroduction de lâĂ©criture. Il est vraiment trĂšs difficile de dire avec certitude que, de maniĂšre absolue, une Ă©poque conduit plus facilement au dĂ©veloppement spirituel quâune autre. Les premiers enseignements bouddhiques conçoivent certainement la possibilitĂ© que lâenseignement du Bouddha puisse finalement disparaĂźtre, et quâil dĂ©cline par Ă©tapes progressives, mais nous nâavons pas besoin de penser (en fait, apparemment, nous ne devons pas penser) en termes de dĂ©clin inĂ©vitable, universel et de plus en plus rapide.
Le dĂ©faut dâune telle attitude schĂ©matique est quâelle ne prend pas en compte le fait quâen tant que principe spirituel, le Dharma, la vĂ©ritĂ© absolue, ne peut absolument pas dĂ©cliner. Il est possible de trop rĂ©ifier le bouddhisme. Y a-t-il une chose telle que le bouddhisme, qui soit conditionnĂ©e et puisse donc dĂ©cliner aprĂšs un certain temps ? Le concept de dĂ©clin du bouddhisme a-t-il vraiment un sens ? Sâil y a cinq cents Arhats dans cette gĂ©nĂ©ration, pourquoi nây en aurait-il pas cinq cents, voire plus, dans la gĂ©nĂ©ration suivante ? Pourquoi le nombre dâĂȘtres ĂveillĂ©s ne pourrait-il pas augmenter exponentiellement ? Si nous considĂ©rons ce qui se passe vraiment lorsque nous parlons du dĂ©clin du bouddhisme, nous pouvons peut-ĂȘtre comprendre comment il se fait que le Bouddha affirme avec tant de confiance, et en fait trĂšs catĂ©goriquement, quâil y aura toujours « des ĂȘtres qui au moment oĂč ces paroles du sĂ»tra seront enseignĂ©es, comprendront leur vĂ©ritĂ© ».
Sâil ne dĂ©cline pas dans un sens absolu, en quel sens le bouddhisme dĂ©cline-t-il ? Ce qui tend Ă se produire, câest que le Dharma, en tant que phĂ©nomĂšne purement spirituel, se cristallise avec lâapparition dâun Bouddha dans le monde en un systĂšme de mĂ©thodes et dâenseignements que nous appelons « bouddhisme ». Il y a un passage du canon pĂąli oĂč le Bouddha dit que son sasana, son enseignement, durera plus longtemps que le sasana de Bouddhas prĂ©cĂ©dents car il a lui-mĂȘme Ă©tabli un Vinaya. De nos jours, dans le Theravada, Vinaya signifie gĂ©nĂ©ralement « discipline monastique », mais utilisĂ© par le Bouddha dans le sens de Dharma-Vinaya, il signifie lâexpression du Dharma en termes dâun mode de vie formulĂ© avec attention. Aucune question ne se pose donc : on a besoin dâune forme appropriĂ©e pour garder lâesprit de lâenseignement. Sans cette cristallisation formelle, le Dharma ne fera guĂšre de chemin dans le monde.
En fait, quoique lâon puisse critiquer les ThĂ©ravadins pour leur tendance Ă perdre le contact avec lâesprit du bouddhisme, ils connaissent au moins trĂšs bien les doctrines et les formes de pratique irrĂ©futablement Ă©tablies par le Bouddha historique. Tant que vous avez celles-ci, vous avez toujours la possibilitĂ© de revenir Ă lâesprit des enseignements. Mais une fois que vous abandonnez la forme pour lâesprit, vous devez vraiment faire trĂšs attention Ă ne jamais perdre lâesprit de vue, car si câest le cas vous nâavez plus rien Ă quoi vous rattacher. Câest le danger inhĂ©rent aux Ă©coles les plus radicales, comme le Zen, dans lesquelles des termes tels que le karma et la renaissance, le nirvana, le Bouddha, et mĂȘme lâĂ©thique, sont mis de cĂŽtĂ© et peuvent parfois sembler disparaĂźtre de la vue. Ou bien lâon trouve, au NĂ©pal, par exemple, le bouddhisme mĂ©langĂ© Ă lâhindouisme, Ă tel point que non seulement il assimile des Ă©lĂ©ments crĂ©atifs de la culture hindoue afin dâexprimer lâesprit du Mahayana, mais il sâenlise dans le systĂšme des castes, perdant complĂštement lâesprit du bouddhisme.
ConsidĂ©rant cela dans lâautre sens, des gens tendent Ă identifier le Dharma avec le bouddhisme, de telle sorte que le fait que le bouddhisme se soit cristallisĂ© dâune certaine façon â adĂ©quate Ă une certaine Ă©poque et pour certaines personnes â tend Ă empĂȘcher une forme diffĂ©rente de cristallisation dans le futur. Câest comme si les options Ă©taient limitĂ©es par la nature de la cristallisation originelle. Le Dharma sâest cristallisĂ© en Inde 500 ans avant notre Ăšre, le phĂ©nomĂšne du monachisme apparut, et de nos jours il est trĂšs difficile, en Inde du moins, de sâĂ©loigner de ces faits historiques, des robes jaunes et des tĂȘtes rasĂ©es. Les gens pensent rĂ©ellement que cela est le bouddhisme, et ils deviennent intensĂ©ment loyaux envers les formes anciennes : envers le Vinaya, envers les disciplines que le Bouddha formula Ă lâorigine pour les conditions culturelles et sociales de son temps. Les ĂȘtres ĂveillĂ©s peuvent essayer de nager Ă contre-courant des traditions anciennes, mais les gens, trĂšs souvent, suivront les formes anciennes plutĂŽt que lâĂȘtre ĂveillĂ© â et avec justesse, sâils ne voient pas clairement que cette personne iconoclaste est en fait une personne ĂveillĂ©e, ou au moins un iconoclaste crĂ©atif. De cette façon le bouddhisme lui-mĂȘme, en tant que culture, peut parfois bloquer les tentatives faites par un ĂȘtre ĂveillĂ© pour diffuser le Dharma. Le bouddhisme finit par ĂȘtre si alourdi par ses diffĂ©rentes formes culturelles que mĂȘme les tentatives les plus hĂ©roĂŻques des maĂźtres les plus douĂ©s ne peuvent progresser au nom du Dharma, contre ce qui passe pour ĂȘtre le bouddhisme. DâoĂč le « dĂ©clin » du bouddhisme, et le besoin de lâapparition dâun nouveau Bouddha, de temps en temps, pour prendre un nouveau dĂ©part.
En gĂ©nĂ©ralisant peut-ĂȘtre un peu hĂątivement, il semblerait que si vous ĂȘtes nĂ© et avez Ă©tĂ© Ă©duquĂ© en tant que bouddhiste, vous pouvez difficilement vous empĂȘcher dâavoir des idĂ©es fausses au sujet du Dharma. Le simple fait que le Dharma se cristallise dâune certaine façon devient un facteur de plus en plus limitant, alors que de nouvelles cristallisations prennent place en consĂ©quence de cette cristallisation originelle. A chaque Ă©tape, vous avez Ă gĂ©rer un poids de plus en plus grand de traditions accumulĂ©es. MĂȘme le Zen, si iconoclaste Ă ses dĂ©buts, devint assez rigide, en particulier au Japon. Câest comme quelquâun jetant de lâencre sur un mur, faisant une tache, et disant ensuite Ă quelquâun dâautre : « A toi ! Jette de lâencre exactement comme je lâai fait, pour faire une tache ayant la mĂȘme forme ... Mais non, ce nâest pas du tout la mĂȘme. Essaye encore ... Voyons, je lâai fait si facilement : comment se fait-il que tu nây arrives pas ? » Ce qui Ă©tait Ă lâorigine un acte libre et spontanĂ© devient une corvĂ©e laborieuse et mĂ©canique, comme un essai de reproduction dâune peinture de Jackson Pollock.
Est-il possible, donc, dâavoir une tradition se renouvelant elle-mĂȘme perpĂ©tuellement ? Pouvons-vous nous dĂ©fendre contre la cristallisation et le dĂ©clin ? En mettant en place toute nouvelle direction pour le bouddhisme, la meilleure chose Ă faire est de la planifier de telle maniĂšre que lorsque les choses tournent mal, il soit facile de voir quâelles tournent mal, et quâelles tournent tellement mal que quelquâun doit faire quelque chose Ă leur sujet. Ce que lâon ne veut pas est le pseudo-succĂšs dâune Ă©cole bouddhique qui sâĂ©tende et reçoive un soutien populaire sans se concentrer sur aucune expĂ©rience ou sur aucun dĂ©veloppement de vue pĂ©nĂ©trante. Le corollaire de ceci est Ă©galement vrai. Ătre ĂveillĂ© ne garantit en aucune façon que vous allez pouvoir atteindre des gens, que ce soit en nombre ou en profondeur. Les moyens habiles peuvent ne pas ĂȘtre lĂ , ou bien lâĂ©poque peut simplement ne pas ĂȘtre propice, la tradition bouddhique dans laquelle vous vous trouvez peut simplement ne pas ĂȘtre au goĂ»t des gens. Vous pouvez essayer dâĂȘtre dĂ©votionnel ou intellectuel, ascĂšte ou puritain, ou hĂ©doniste ou plus ou moins hippy (vous nâaurez pas lâair sĂ©rieux si vous ne gardez pas une attitude cohĂ©rente), mais il nây a pas de garantie de rĂ©sultats spirituels, quelle que soit lâhabiletĂ© avec laquelle vous adaptez votre style Ă la mode ou Ă lâesprit du temps. Il ne sert Ă rien de chercher des rĂšgles et des procĂ©dures pour dissĂ©miner le Dharma. Les maĂźtres Zen, par exemple, semblent avoir souvent communiquĂ© efficacement leur Ăveil avec trĂšs peu de contact personnel, leurs circonstances culturelles permettant Ă une brĂšve rencontre avec un esprit ĂveillĂ© dâaller trĂšs loin. Nous ne pouvons simplement pas insister assez sur le fait que le Dharma se cristallise sous une forme particuliĂšre.
Les lois qui gouvernent le dĂ©clin du bouddhisme sont simplement les lois qui gouvernent le bouddhisme en tant quâactivitĂ© de groupe. Il y aura toujours des individus exceptionnels qui ne seront pas gouvernĂ©s par ces lois, des vĂ©ritables individus qui ne seront pas affectĂ©s par le dĂ©clin gĂ©nĂ©ral. Cela veut dire que, en principe au moins, le bouddhisme, la connaissance du Dharma, pourrait continuer indĂ©finiment. Son dĂ©clin nâest en aucun cas inĂ©vitable.
Car mĂȘme Ă ce moment-lĂ , Subhuti, il y aura des Bodhisattvas qui seront douĂ©s de bonne conduite, douĂ©s de qualitĂ©s vertueuses, douĂ©s de sagesse et qui, au moment oĂč ces paroles du sĂ»tra seront enseignĂ©es, comprendront leur vĂ©ritĂ©. Et ces Bodhisattvas, Subhuti, ne seront pas tels quâils nâauront honorĂ© quâun seul Bouddha, ni tels quâils nâauront plantĂ© leurs racines de mĂ©rite quâau temps dâun seul Bouddha. Au contraire, Subhuti, ces Bodhisattvas qui, lorsque les paroles de ce sĂ»tra seront enseignĂ©es, trouveront ne serait-ce quâune seule pensĂ©e de foi sereine, seront tels quâils auront honorĂ© de nombreuses centaines de milliers de Bouddhas, tels quâils auront plantĂ© leurs racines de mĂ©rite au temps de nombreuses centaines de milliers de Bouddhas. Ils sont connus du Tathagata, Subhuti, par sa connaissance de Bouddha ; ils sont vus du Tathagata, Subhuti, par son Ćil de Bouddha ; ils sont entiĂšrement connus du Tathagata, Subhuti. Et tous, Subhuti, engendreront et acquĂ©rront une masse immense et incalculable de mĂ©rite.
Pour comprendre la vĂ©ritĂ© de ce sĂ»tra, les individus devront avoir accumulĂ©, comme le dit le Bouddha ici, beaucoup de mĂ©rite et de sagesse. De façon peut-ĂȘtre plus significative, ils auront aussi besoin dâavoir honorĂ© les Bouddhas du passĂ©, ce qui veut dire que lâĂ©lĂ©ment de dĂ©votion, que lâĂ©lĂ©ment Ă©motionnel ne peut ĂȘtre laissĂ© hors de considĂ©ration en se prĂ©parant Ă devenir rĂ©ceptif Ă cet enseignement de la Perfection de la Sagesse. Des activitĂ©s telles que lâĂ©tude du Dharma et la pratique des prĂ©ceptes ne suffisent pas : vous avez aussi besoin dâune attitude de dĂ©votion. Quand celui qui aspire Ă ĂȘtre un Bodhisattva pense au Bouddha, on peut dire que le Bouddha pense au Bodhisattva, Ă©tablissant une communication qui est une source de force et dâinspiration pour lâindividu qui tente de sâengager dans la Perfection de la Sagesse. La capacitĂ© de sâĂ©lever jusquâĂ une communication aussi sublime â car ĂȘtre en contact avec le Bouddha est sĂ»rement ĂȘtre en contact avec le dharmakaya â implique en elle-mĂȘme une certaine mesure de vue pĂ©nĂ©trante transcendantale, quâelle soit ou non menĂ©e jusquâau point de lâEntrĂ©e dans le Courant.
Le contact avec le dharmakaya est, bien sĂ»r, le contact avec lâInconditionnĂ©, et il peut se produire dans des conditions vraiment trĂšs mystĂ©rieuses. Je me souviens que lorsque jâĂ©tais Ă la Maha Bodhi Society, Ă Calcutta, un musulman y vint un jour. Cela aurait en soi Ă©tĂ© tout Ă fait mĂ©morable, car en Inde les musulmans nâentrent en gĂ©nĂ©ral pas dans des lieux de culte hindous ou bouddhiques. Mais ce musulman-lĂ avait une Ă©trange histoire pour expliquer cette action anormale, et il avait fait tout le chemin depuis Assam pour la raconter. Il vint car, en de trĂšs nombreuses occasions, il avait Ă©tĂ© visitĂ© par des visions dâun Bouddha. Ce qui rendait les choses si mystĂ©rieuses câest quâil nâavait pas su, tout dâabord, que câĂ©tait le Bouddha quâil voyait. Il avait dĂ©crit ses visions Ă des gens qui avaient dit : « Eh, bien, câest le Bouddha que vous voyez. » Il nâavait pas pratiquĂ© la mĂ©ditation : il nâĂ©tait quâun musulman ordinaire. Finalement il se convertit au bouddhisme â une chose extraordinaire car lâapostasie, comme nous le savons, nâest pas entreprise Ă la lĂ©gĂšre si lâon est musulman. Nous dĂ»mes lui faire quitter la ville en secret, car lorsquâils eurent vent de ce quâil faisait, les musulmans voulurent sa peau.
Comment interprĂšte-t-on des visions si puissantes quâelles poussent un individu Ă changer le cours de sa vie de façon si spectaculaire ? Il est bien sĂ»r possible quâil ait vu une image dâun Bouddha dans un livre dâĂ©cole, mais ceci nâexpliquerait pas pourquoi lâimage Ă©tait activĂ©e dâune façon si puissante.
Et pourquoi ? Parce que, Subhuti, ces Bodhisattvas nâauront (1) pas de perception dâun soi, (2) pas de perception dâun ĂȘtre, (3) pas de perception dâune Ăąme, (4) pas de perception dâune personne.
Dans sa traduction, Conze Ă©numĂšre les huit maniĂšres par lesquelles nous pouvons mal comprendre ou mal interprĂ©ter notre expĂ©rience, chose qui nâarriverait pas aux Bodhisattvas qui comprennent ce sĂ»tra. Les quatre premiĂšres sont des variations sur une vue fausse quâont les non-bouddhistes, concernant le soi.
La premiĂšre de ces variations est que vous avez lâimpression de constituer un soi qui dâune certaine maniĂšre existe au-dehors, au-dedans ou au-dessus des cinq skandhas, mĂȘme si tous les dĂ©tails de votre expĂ©rience peuvent ĂȘtre classĂ©s parmi ces cinq « agrĂ©gats » : les formes (« les constituants objectifs des situations perceptuelles ... et les sensations du corps »), les sensations, les perceptions ou les pensĂ©es, les choix ou les volitions, et les Ă©tats changeants de conscience. Puisque ces catĂ©gories comprennent toutes ce qui sont essentiellement des processus plutĂŽt que des morceaux qui pourraient ĂȘtre mis ensemble pour former quelque chose de solide, il nây a en fait, si on les examine de façon approfondie, aucune place parmi elles, ou en dehors dâelles, oĂč un soi ou un ego puisse sâarrĂȘter et dire : « Je suis lĂ , tout ceci est moi ».
La seconde vue fausse, la perception dâun ĂȘtre, est fausse car les cinq skandhas ne peuvent pas ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme sâajoutant pour former un ĂȘtre (sattva) qui coexiste dans lâespace avec les skandhas. Ils ne forment pas un ĂȘtre qui persiste sans changer, en dĂ©pit de tous les changements qui se produisent en dehors de lui.
Le Bodhisattva nâa pas non plus de perception dâune Ăąme (la troisiĂšme de ces vues fausses) car la force de vie qui tient les choses ensemble de la naissance Ă la mort ne persiste pas sans changer. Elle serait bien entendu incluse dans les cinq skandhas, dans le vijnana ou « conscience ».
De mĂȘme, il ne peut y avoir de perception dâune personne, car tout ce qui passe dâune renaissance Ă la suivante ne persiste pas inchangĂ©, comme quelque chose de sĂ©parĂ© des cinq skandhas.
Ces Bodhisattvas nâauront (5) pas non plus de perception dâun dharma, (6) ni de perception dâun non-dharma. En eux, (7) aucune perception (8) ni aucune non-perception ne prend place.
Ces quatre derniÚres vues fausses sont spécifiques aux bouddhistes.
LâHinayaniste peut avoir une « perception dâun dharma », en considĂ©rant les 169 (selon le ThĂ©ravada) ou 72 (tels que comptĂ©s par lâĂ©cole Sarvastivada) constituants matĂ©riels et mentaux utilisĂ©s par lâAbhidharma pour analyser tous les phĂ©nomĂšnes comme des entitĂ©s existant de maniĂšre absolue. Les Bodhisattvas, cependant, perçoivent tous les dharmas comme des constructions intellectuelles provisoires.
On doit bien sĂ»r faire attention au fait quâen percevant la non-existence de dharmas, on ne rĂ©ifie pas subtilement la non-existence des dharmas en lâoffrant comme une version plus vraie de la rĂ©alitĂ© ; câest comme cela quâapparaĂźt « une perception dâun non-dharma ». Ce nâest pas que de façon absolue les dharmas nâexistent pas ; ils ne peuvent ĂȘtre niĂ©s, devenant non existants. Ils nâont pas dâexistence ultime, mais ils ont une existence qualifiĂ©e et relative.
Nous imaginons communĂ©ment, lorsque nous percevons une concentration dâattributs que nous pouvons identifier comme formant une seule chose, que nous percevons une chose Ă laquelle appartiennent ces attributs, mais imaginer cela est en fait la septiĂšme des vues fausses Ă©vitĂ©es par le Bodhisattva. Il nây a rĂ©ellement lĂ pas de chose qui puisse ĂȘtre distinguĂ©e de ces attributs ; il nây a pas une chose Ă lâintĂ©rieur, Ă laquelle, si lâon peut dire, sont collĂ©s les attributs. Pour prendre un exemple simple : enlevez le vert, les Ă©pines et la douceur : oĂč est la feuille de houx ? Ceci, bien sĂ»r, est le nominalisme bouddhique. Tout ce que nous avons sont les noms des choses ; nous nâavons pas les choses elles-mĂȘmes.
En fait, ces Bodhisattvas ont les mĂȘmes perceptions, les mĂȘmes impressions des sens que tout le monde, mais ils ne les prennent pas par erreur pour la rĂ©alitĂ©, dâoĂč le fait que « pas de non-perception ne prend place en eux ». Ils ne prennent pas leurs perceptions comme Ă©tant absolument valides ; ils ne sont pas trompĂ©s par les apparences â tout comme, lorsque vous voyez une rĂšgle plongĂ©e dans lâeau, vous savez quâelle est droite mĂȘme si elle apparaĂźt coudĂ©e.
Et pourquoi ? Si, Subhuti, ces Bodhisattvas avaient une perception soit dâun dharma, soit dâun non-dharma, ils sâattacheraient par lĂ Ă un soi, Ă un ĂȘtre, Ă une Ăąme ou Ă une personne. Et pourquoi ? Parce quâun Bodhisattva ne doit sâattacher ni Ă un dharma ni Ă un non-dharma.
LâAbhidharma a analysĂ© les soi-disant personnes et soi-disant choses en dharmas afin de prouver que ce que vous pensez ĂȘtre vous-mĂȘme, et ce que vous pensez ĂȘtre des objets Ă prendre, ne sont pas des entitĂ©s sĂ©parĂ©es ou fixes. Le Mahayana a dĂ©montrĂ© que mĂȘme les dharmas doivent ĂȘtre vus comme vides et, en allant plus loin, que la shunyata elle-mĂȘme doit ĂȘtre abandonnĂ©e. Rien ne peut ĂȘtre pris comme une fin en soi. Quelle que soit notre interprĂ©tation de la rĂ©alitĂ©, câest toujours un moyen, un remĂšde, un radeau. Tant que nous insistons pour percevoir un objet, et mĂȘme la shunyata elle-mĂȘme, alors nous utilisons encore une notion de sujet, de soi, ou une subjectivitĂ© de cette sorte, aussi subtile ou faible soit-elle â pour rĂ©aliser le fait de percevoir.
Ceci a donc été enseigné par le Tathagata avec une signification cachée : « Ceux qui connaissent le discours comparant le dharma à un radeau doivent renoncer aux dharmas, et plus encore aux non-dharmas.
Selon la version pĂąlie de ce discours, qui se trouve dans le Majjhima-Nikaya, le Bouddha dit Ă ses disciples quâils doivent laisser les dhammas, ou voies justes, ainsi que les voies fausses derriĂšre eux lorsquâils atteignent leur but. En dâautres termes, leur pratique de lâĂ©thique est simplement un moyen pour atteindre un but, un radeau pour les emporter vers lâautre rive. La discrimination Ă©thique nâest que lâaffaire des ĂȘtres non Ă©veillĂ©s. Les ĂȘtres ĂveillĂ©s nâont pas besoin dâessayer dâagir de maniĂšre Ă©thique : câest simplement leur nature dâagir ainsi. Selon le SĂ»tra du Diamant, ce discours contient aussi un enseignement plus Ă©sotĂ©rique, dans lequel le mot dharmas doit ĂȘtre interprĂ©tĂ© comme les « entitĂ©s ultimes » de lâAbhidharma. Que cette interprĂ©tation mĂ©taphysique soit historiquement justifiĂ©e est une autre histoire, mais une tendance gĂ©nĂ©rale du Mahayana a Ă©tĂ© de lire des significations plus profondes dans certains des enseignements hĂ©ritĂ©s du Hinayana sous sa forme Sarvastivadin. Cependant, que lâon comprenne la parabole en termes Ă©thiques ou mĂ©taphysiques, on ne doit sâarrĂȘter Ă aucune des Ă©tapes.
Ceci dit, on ne doit pas laisser le fait que le Dharma ne soit quâun radeau agir pour une dĂ©valuation subreptice du Dharma. Il y a ici un problĂšme en ce sens que les gens ne semblent capables de dĂ©velopper la foi en quelque chose que dans la mesure oĂč ils rendent cette chose absolue. Il est difficile dâavoir foi en une chose sans la considĂ©rer comme une fin en soi. Il nâest donc pas facile de considĂ©rer le bouddhisme comme provisoire â et câest parce quâil est difficile de faire cela que le bouddhisme dĂ©veloppe une sorte de durcissement spirituel des artĂšres et dĂ©cline.
Le Seigneur demanda : Penses-tu, Subhuti, quâil y ait un dharma que le Tathagata ait entiĂšrement connu comme « lâĂ©veil suprĂȘme, droit et parfait », ou bien quâil y ait un dharma que le Tathagata ait expliquĂ© ?
Le point fondamental, ici, est trĂšs simple. Quand nous voulons parler de quelque chose qui transcende notre expĂ©rience, nous ne pouvons jamais en parler quâen termes de notre expĂ©rience. Quand nous parlons du Bouddha comme connaissant lâĂveil, ce que nous disons est basĂ© sur lâanalogie de notre propre connaissance ordinaire, et en ce qui nous concerne la connaissance implique un sujet, celui qui connaĂźt, et un objet, la chose connue. En dâautres termes, la totalitĂ© du cadre de notre connaissance est dualiste, de telle sorte que nous ne pouvons que concevoir la connaissance quâa le Bouddha de lâĂveil comme Ă©tant dualiste. Nous pensons quâil y a dâune part celui qui connaĂźt lâĂveil, le Bouddha, et dâautre part lâobjet de sa connaissance, lâĂveil, et nous en concluons que devenir ĂveillĂ© consiste à « connaĂźtre » cet objet. Dans lâĂ©tat dâĂveil, cependant, il nây a bien sĂ»r pas de division en sujet et objet.
Nous pouvons mĂȘme voir une double signification au mot « dharma » : il peut bien sĂ»r ĂȘtre compris comme « enseignement », mais aussi comme « objet ». Câest parce quâil nây a pas de possibilitĂ©, en sanskrit, dâutiliser une majuscule pour faire la distinction entre les deux significations du terme, comme nous pouvons le faire en français. Un mot comme « Dharma » peut ĂȘtre soulignĂ© par la version sanskrite ou pĂąlie des guillemets : par le petit mot indĂ©clinable, iti, gĂ©nĂ©ralement mis Ă la fin dâune citation directe. En Ă©vitant de mettre une majuscule au mot « dharma » dans ce contexte, Conze conserve dans sa traduction lâambiguĂŻtĂ© de lâoriginal. La phrase peut donc ĂȘtre comprise comme commençant de deux façons diffĂ©rentes : « Y a-t-il un objet ... », ou « Y a-t-il un Dharma ... ».
Pour revenir au point essentiel Ă©lucidĂ© ici, mĂȘme les catĂ©gories doctrinales du bouddhisme ne doivent pas ĂȘtre prises littĂ©ralement, comme des fins en elles-mĂȘmes. Tout ce quâelles peuvent faire est attirer lâattention vers lâexpĂ©rience. Il nâa pas dâexpĂ©rience spĂ©cifique connue comme « lâĂveil suprĂȘme, droit et parfait », que vous puissiez considĂ©rer ou traiter comme un objet, puis prĂ©senter comme un objet Ă dâautres personnes, que ce soit sous la forme de communication verbale, ou sous toute autre forme. Nous ne devons pas transfĂ©rer Ă lâInconditionnĂ© les diverses catĂ©gories que nous avons dĂ©rivĂ©es de notre expĂ©rience du conditionnĂ©. LâexpĂ©rience quâa le Bouddha de lâĂveil ne peut pas ĂȘtre conçue dans les termes de notre propre expĂ©rience de choses que nous avons distinguĂ©es comme objets sĂ©parĂ©s â ce qui veut dire quâelle est trĂšs littĂ©ralement inconcevable.
Subhuti rĂ©pondit : Non, pas comme je comprends ce que le Seigneur a dit. Et pourquoi ? Ce dharma, que le Tathagata a entiĂšrement connu et expliquĂ©, ne peut ĂȘtre saisi, on ne peut en parler, ce nâest ni un dharma ni un non-dharma.
A cet endroit, Ă peu prĂšs, nous pourrions ĂȘtre pardonnĂ©s de nous demander si nous ne sommes pas ici en train de perdre notre temps et notre Ă©nergie. Pour avoir une idĂ©e de la sorte dâattitude mentale que les enseignements de la Perfection de la Sagesse dĂ©foncent ainsi, nous devons probablement nous tourner vers la sorte de thĂ©ologien catholique trĂšs bien formĂ©, qui se satisfait du fait que St Thomas dâAquin ait tout pigĂ©, rĂ©solu et tranchĂ© une fois pour toutes. Lâaccent mis excessivement sur lâapproche intellectuelle ou conceptuelle, qui avait besoin dâĂȘtre vigoureusement neutralisĂ©e par lâĂ©cole de la Perfection de la Sagesse, nâest peut-ĂȘtre pas un problĂšme majeur de nos jours en Occident. En particulier, les Anglais ne sont pas sur-intellectuels ou enclins Ă la mĂ©taphysique.
Cela ne veut cependant pas dire quâen Occident nous sommes au-dessus de tout soupçon. En fait, toute cette idĂ©e dâarriver Ă un Ă©quilibre, dâĂ©quilibrer la raison ou lâintellect avec la foi ou lâĂ©motion, nâest pas une idĂ©e utile en ce qui concerne la vie spirituelle. En Occident, nous trouvons difficile dâaller au-delĂ de lâidĂ©e dâĂ©quilibre parce que nous considĂ©rons que lâintellect et lâĂ©motion, la raison et la foi, appartiennent Ă des domaines entiĂšrement sĂ©parĂ©s, lâun dâentre eux ayant Ă©tĂ© colonisĂ© par la science, lâautre par la religion. Toute la tendance des fois sĂ©mitiques, et particuliĂšrement de la tradition judĂ©o-chrĂ©tienne, a Ă©tĂ© dâidentifier la religion de façon plutĂŽt trop proche avec des idĂ©es concernant lâordre matĂ©riel. Quand ces idĂ©es concernant lâordre matĂ©riel ont commencĂ© Ă ĂȘtre mises en question durant la Renaissance, la foi religieuse a irrĂ©vocablement Ă©tĂ© mise en opposition avec le dĂ©veloppement intellectuel. La rĂ©volution industrielle, et le manque dâintĂ©gration qui depuis a persistĂ© Ă tous les niveaux dans le monde, peuvent de maniĂšre trĂšs plausible ĂȘtre imputĂ©s Ă cette division de la psychĂ© europĂ©enne. La division entre religion et science est en rĂ©alitĂ© une division entre une science trĂšs ancienne, voire antique, et la science moderne, mais il en a rĂ©sultĂ© une identification de la religion avec lâĂ©motion et la foi, en tant quâopposĂ©es Ă la raison, et vulnĂ©rables face Ă celle-ci. Mais une Ă©motion positive et saine et une foi rĂ©elle ne devraient rien avoir Ă craindre de quelque quantitĂ© de connaissance que ce soit.
Dans lâhindouisme, la division nâatteint pas la psychĂ©, mais on est toujours censĂ© suivre lâune des quatre voies possibles : le raja-yoga, le jñana-yoga, le bhakti-yoga ou le karma-yoga. Le Bouddha, cependant, introduisit lâenseignement des Cinq FacultĂ©s Spirituelles dans le but spĂ©cifique dâintĂ©grer et dâunifier la foi et la sagesse, lâĂ©nergie et la concentration, avec la prise de conscience comme facteur unificateur. Il nây a pas une sorte de facultĂ© religieuse sĂ©parĂ©e que nous apportons dans notre pratique spirituelle. Une conscience spirituelle est simplement une concentration et une coordination de toutes nos facultĂ©s dans une certaine direction que nous reconnaissons comme ultime. Un aspect trĂšs important de la signification du mot « spirituel » est celui dâune Ă©nergie unifiĂ©e, dâun ĂȘtre unifiĂ©. Quand nous nous engageons dans la voie spirituelle â et ceci est toujours au niveau mondain â tout conflit entre le rationnel et lâĂ©motionnel a Ă©tĂ© rĂ©solu.
En rĂ©sultat de la profonde division dont nous avons hĂ©ritĂ©, nous ne pouvons cependant guĂšre penser au dĂ©veloppement des Cinq FacultĂ©s Spirituelles autrement quâen termes de dĂ©veloppement parallĂšle, plutĂŽt quâen termes dâunification ou dâharmonisation. En consĂ©quence, nous avons tendance Ă prendre les doctrines bouddhiques comme des idĂ©es mĂ©taphysiques abstraites, comme si le Bouddha les avait soumises Ă notre considĂ©ration intellectuelle ; câest en particulier le cas si nous considĂ©rons le bouddhisme comme Ă©tant le produit dâun climat intellectuel particulier. Mais si nous faisons cela, que faisons-nous de nos Ă©motions ? Vers quoi nous tournons-nous pour satisfaire nos besoins Ă©motionnels â ou plutĂŽt, vers qui nous tournons-nous ? Le fait est que si nous sĂ©parons lâintellect de lâĂ©motion nous devons presque exiger lâexistence dâun Dieu personnel, sous une forme ou une autre. Il nây a pas de Dieu dans le bouddhisme, pas plus, de mĂȘme, quâil nây a de principe mĂ©taphysique abstrait gouvernant lâunivers. Si le Bouddha utilise un langage conceptuel, câest toujours le produit dâun esprit ĂveillĂ©, et il sâadresse Ă la totalitĂ© de notre ĂȘtre. En fin de compte, il nây a rien dâintellectuel Ă propos de la sagesse, et rien dâĂ©motionnel Ă propos de la compassion. La vue pĂ©nĂ©trante transcendantale nâest pas une pensĂ©e, et la compassion en tant quâexpression de cette vue pĂ©nĂ©trante nâest pas une Ă©motion.
Et pourquoi ? Parce quâun Absolu exalte les Personnes Saintes.
Une traduction plus littĂ©rale que celle de Conze serait : « Parce que les Personnes Saintes sont rendues influentes par le Non-ComposĂ© ». Conze commente dans ses notes : « LâAbsolu est littĂ©ralement âlâInconditionnĂ©â. Avec un dĂ©dain Ă©vident et dĂ©libĂ©rĂ© pour la logique, le sĂ»tra dĂ©clare que cet Absolu sans lien peut entrer en relation avec certaines personnes. » En fait, la traduction littĂ©rale dâasamskÂRita est « le Non-ComposĂ© ». Quoique cela puisse Ă©quivaloir Ă la mĂȘme chose que « lâInconditionnĂ© », substituer « le Non-ComposĂ© » par « lâInconditionnĂ© » rĂ©tablirait la cohĂ©rence logique, car il nây a pas de contradiction dans le fait que le Non-ComposĂ© entre en relation avec quelque chose dâautre qui soit composĂ© ou mis-ensemble â ou mĂȘme avec quelque chose dâautre qui soit aussi Non-ComposĂ©.
Conze traduit le terme prabhavita par « exaltĂ© », mais ce nâest pas tout Ă fait le bon mot. LâidĂ©e du prabhava est nettement celle de lâ« influence », et si nous devions faire un choix entre les diverses traductions que Conze propose dans ses notes, « tirent leurs forces de » serait probablement la plus fidĂšle. Les mots « parce que » ont ici une fonction dâinsistance, lâinsistance Ă©tant sur « Absolu » (ou, de prĂ©fĂ©rence, « Non-ComposĂ© »).
Dans tous les cas, lâidĂ©e mise ici en avant est, comme le traduit Conze, que les Personnes Saintes sont « apparues » de lâInconditionnĂ©. Cela rappelle une chose que le Bouddha dit assez souvent aux moines dans les textes pĂąlis : « Vous ĂȘtes mes vĂ©ritables propres fils, nĂ©s de ma bouche, nĂ©s du Dharma ; les hĂ©ritiers du Dharma, et non pas les hĂ©ritiers de choses du monde... » Vous devenez une des « Personnes Saintes » quand vous Entrez dans le Courant ; et dans la mesure oĂč vous participez Ă lâInconditionnĂ© et vous identifiez avec lui, dans cette mesure vous devenez spirituellement influent.
Les Personnes Saintes ont le pouvoir de faire quelque chose qui dĂ©fie toute catĂ©gorisation ou dĂ©finition, mĂȘme si vous pouvez voir ce qui est en action dans leur vie. Cet « Absolu » ne peut donc pas ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un objet extĂ©rieur avec lequel on est en contact. Il est bien trop facile de penser Ă lâĂveil comme Ă une sorte dâobjet attendant dâĂȘtre rĂ©alisĂ©. Si vous pensez en ces termes, il vous semblera que lorsque quelquâun devient ĂveillĂ©, un Ăveil ou un Absolu inactif devient actif et se manifeste au travers de cette personne. Ceci nâest cependant quâune façon de penser et de parler, et ne doit pas ĂȘtre pris littĂ©ralement. Les Personnes Saintes sont exaltĂ©es, ou ont des pouvoirs, mais il nây a pas dâInconditionnĂ© pour les exalter â quoique si lâon dise quâelles sâexaltent elles-mĂȘmes cela puisse mener Ă des malentendus.
Le Seigneur demanda : Penses-tu, Subhuti, que si un homme ou une femme de bien avait empli ce systĂšme de mondes fait de mille millions de mondes avec les sept choses prĂ©cieuses, et lâavait ensuite donnĂ© aux Tathagatas, aux Arhats, aux ComplĂštement ĂveillĂ©s, aurait-il, en vertu de ceci, engendrĂ© une grande masse de mĂ©rite ? Subhuti rĂ©pondit : Grande, Ă Seigneur, grande, Ă Bien AllĂ©, serait cette masse de mĂ©rite ! Et pourquoi ? Parce que le Tathagata a parlĂ© de la « masse de mĂ©rite » comme dâune non-masse ; câest ainsi que le Tathagata a parlĂ© de « masse de mĂ©rite ». Le Seigneur dit : Mais si quelquâun dâautre tirait de ce discours sur le dharma une seule strophe de quatre lignes, et lâexpliquait et lâĂ©clairait Ă dâautres dans tous ses dĂ©tails, alors en vertu de ceci il engendrerait une masse de mĂ©rite encore plus grande, immense et incalculable. Et pourquoi ? Parce quâil en est issu lâĂ©veil suprĂȘme, droit et parfait des Tathagatas, des Arhats, des ComplĂštement ĂveillĂ©s, et de cela sont issus les Bouddhas, les Seigneurs.
Toute quantitĂ© de don de choses matĂ©rielles dans le sens mondain ordinaire, aussi appropriĂ©, nĂ©cessaire ou bĂ©nĂ©fique soit ce don Ă son propre niveau, ou aussi mĂ©ritoire soit-il dans un sens bouddhique traditionnel, est complĂštement incomparable avec la plus petite quantitĂ© de don du Dharma, et plus particuliĂšrement de don de la Perfection de la Sagesse. Toute la quantitĂ© (pour ainsi dire) du conditionnĂ© ne peut ĂȘtre comparĂ©e avec le plus petit grain (pour ainsi dire) de lâInconditionnĂ©. Quâest-ce donc que cela implique ici pour nous ?
Le Bouddha dit effectivement que si vous allez prononcer un seul discours sur le Dharma face Ă une audience de gens qui nâont jamais entendu parler du Dharma auparavant, leur ouvrant des perspectives qui ne leur ont jamais Ă©tĂ© ouvertes auparavant, la quantitĂ© de mĂ©rite que vous gĂ©nĂ©rez ainsi est bien plus grande que si vous aviez passĂ©, disons, dix mille vies comme assistant social dans dix mille mondes diffĂ©rents. Il est presque impossible de surestimer combien mĂ©ritoire est lâenseignement du Dharma, mĂȘme dans le sens ordinaire, hors de toute divulgation directe de votre propre expĂ©rience de la Perfection de la Sagesse.
Tout simplement, aller en Refuge implique une responsabilitĂ© envers les autres. Sommes-nous vĂ©ritablement rĂ©ticents Ă la perspective de parler de quelque chose qui est au-delĂ de notre expĂ©rience, ou avons-nous seulement peur de montrer nos insuffisances ? Si nous faisons un discours introduisant le bouddhisme, il nây a pas besoin de parler des trente-deux sortes de vacuitĂ© diffĂ©rentes, mais nous pouvons sĂ»rement parler sans dĂ©tours de lâimpact du Dharma sur notre propre vie, de notre propre expĂ©rience dâaller en Refuge. Nous pouvons parler dâidĂ©aux mĂȘme si nous nâavons pas complĂštement rĂ©alisĂ© ces idĂ©aux. PrĂ©senter simplement les bases du Dharma Ă une classe de premiĂšre ou Ă une association fĂ©minine peut bien semer une graine dans un petit coin de terre fertile dans cette audience. Câest une action qui doit ĂȘtre distinguĂ©e trĂšs clairement dâautres activitĂ©s, aussi thĂ©rapeutiques ou Ă©levant la conscience soient-elles. Nous ne pouvons guĂšre aller en Refuge sans avoir un petit miroitement dâune idĂ©e de lâĂveil, que nous pouvons transmettre. En fin de compte, câest une question de faire un effort, effort qui est insĂ©parable de la vie spirituelle et de lâIdĂ©al du Bodhisattva. Et nous devons faire attention Ă nourrir les graines que nous avons semĂ©es : nous devons offrir le soutien de la communautĂ© spirituelle Ă ceux qui aspirent Ă pratiquer le Dharma.
Les sept choses prĂ©cieuses sont lâor, lâargent, le lapis-lazuli, le corail, les pierres prĂ©cieuses, les diamants et les perles. Il faut tout dâabord comprendre que ces matiĂšres sont prĂ©cieuses en elles-mĂȘmes, et pas du tout dĂ©valuĂ©es par le fait dâĂȘtre amassĂ©es en quantitĂ©s telles quâelles remplissent un systĂšme galactique. Puis, ayant mis de cĂŽtĂ© les forces du marchĂ©, on peut bien imaginer que la façon la plus mĂ©ritoire dâutiliser toute cette richesse serait dâaccorder le plus grand bien au plus grand nombre de gens. Mais on se tromperait. Traditionnellement parlant, le mĂ©rite gagnĂ© en donnant est proportionnel non seulement Ă la qualitĂ© du don, mais aussi Ă la vertu spirituelle de la personne qui reçoit. Commode pour les moines dâaspect vertueux, pourrait-on dire, mais quel usage peuvent faire Ceux qui sont EntiĂšrement ĂveillĂ©s des sept choses prĂ©cieuses, en quelque quantitĂ© que ce soit ? Eh bien, rien du tout. Et en tout cas comment, du point de vue pratique, pourrait-on offrir un tel prĂ©sent ?
Le plus grand don matĂ©riel est celui qui est offert dans un esprit de dĂ©votion et dâengagement authentiques envers lâidĂ©al spirituel en tant que distinct de toute considĂ©ration pour des buts mondains, quelque salutaires ou dignes dâĂ©loges soient-ils. Il sâagit, par exemple, de crĂ©er un bel autel avant dâinstaller une cuisine pour faire de la soupe pour les pauvres. Les valeurs purement spirituelles doivent ĂȘtre placĂ©es sans Ă©quivoque au-dessus de toutes les autres. Construire un stĂ»pa dĂ©diĂ© Ă la paix dans le monde, par exemple, suggĂšre probablement que vous nâĂȘtes pas convaincu de lâimportance extrĂȘme, pour lâhumanitĂ©, de lâidĂ©al spirituel de lâ Ăveil, comparĂ© Ă des idĂ©aux mondains tels que la paix dans le monde, la libertĂ©, et lâĂ©galitĂ© des droits. Un stĂ»pa dĂ©diĂ© au Bouddha nâa absolument aucune justification au niveau mondain : il est totalement inutile, ce qui en fait une affirmation beaucoup plus claire. Une « pagode de la paix » bouddhique est franchement une banalitĂ© plaisante face au dĂ©fi du bouddhisme. Pourquoi ne pas construire un stĂ»pa dĂ©diĂ© au Bouddha, un stĂ»pa gĂ©ant couvrant un hectare â et non pas seulement une agrĂ©able petite folie mettant un peu de charme oriental Ă un parc public. Et sâil peut ĂȘtre ornĂ© des sept choses prĂ©cieuses, tant mieux.
MĂȘme un tel stĂ»pa serait toujours, cependant, une chose matĂ©rielle ; et un don matĂ©riel, mĂȘme sâil est dĂ©diĂ© Ă des idĂ©aux spirituels, est limitĂ©, et donc seulement capable de produire une quantitĂ© limitĂ©e de mĂ©rite. Par contraste, la moisson provenant de la graine de Dharma semĂ©e dans lâesprit dâune personne est littĂ©ralement incalculable. Ce qui est InconditionnĂ© est dâun ordre trĂšs diffĂ©rent de ce qui est conditionnĂ©.
Notons quâici la rĂ©ponse de Subhuti, mĂȘme sâil la prĂ©sente comme formant une suite logique (« Et pourquoi ? Parce que ... ») ne contient pas rĂ©ellement de lien logique. Le ton de raisonnement progressif de Subhuti est ironique, car il revient en fait sur ses pas pour Ă©viter toute accusation possible, par le Bouddha, du fait quâil ne soit pas rĂ©ellement compris. Câest comme sâil disait : « Tu ne vas pas me prendre en dĂ©faut. Dâaccord, si tu insistes, je parle ce langage, mais je ne suis pas trompĂ© par lui plus que tu ne lâes. » Il y a un aller-retour constant entre le point de vue Absolu et le point de vue relatif. Traiter et parler des aspects pratiques des exigences de la vie spirituelle demande que nous prenions position au niveau relatif, mais dĂšs que nous avons cristallisĂ© une idĂ©e dans le langage, nous devons la dissoudre. La littĂ©rature de la Perfection de la Sagesse tente une tĂąche impossible : si elle veut ĂȘtre fidĂšle Ă elle-mĂȘme, elle ne peut rien dire du tout. Il y a donc une oscillation continue, et presque violente, entre le provisionnel et lâAbsolu, crĂ©ant une atmosphĂšre trĂšs particuliĂšre. A peine vous dit-il de faire une chose que le texte se hĂąte dâajouter que vous ne devez pas la faire, ou que vous ne lâavez pas faite, ou que vous devez penser que vous ne lâavez pas faite.
Nous devons bien sĂ»r garder Ă lâesprit le fait quâen sanskrit la version nĂ©gative dâun mot nâest pas la mĂȘme quâen français, et peut parfois signifier quelque chose de positif ; mais malgrĂ© cela, elle ne peut ĂȘtre positive quâen relation avec une nĂ©gative. Le sanskrit ne peut aller au-delĂ de la relativitĂ© qui est inhĂ©rente au plus raffinĂ© des langages mĂȘme ; il exploite juste ses limitations avec plus de succĂšs, ce qui en un sens en fait un instrument plus dangereux. Le sanskrit est une langue si claire, exprimant des diffĂ©rences subtiles de façon si claire et si belle, que lâon peut ĂȘtre tentĂ© dâoublier que mĂȘme le langage des dieux, le devabhasha, ainsi que les brahmanes aiment Ă appeler le sanskrit, ne peut exprimer lâInconditionnĂ©. Ce nâest que le devabhasha, et pas le Buddhabhasha.
La loi de lâidentitĂ© dit que A est A ; la loi de la contradiction dit que A ne peut pas ĂȘtre Ă la fois B et non-B, et la loi du milieu exclusif dit quâune chose doit ĂȘtre soit B soit non-B. De maniĂšre flagrante et avec insistance, la Prajñaparamita ne tient aucun compte de ces lois irrĂ©futables de la logique, de telle sorte que notre intellect se trouve osciller entre des affirmations contradictoires, essayant en vain de dĂ©terminer laquelle dâentre-elles est vraie, et incapable de concevoir une dimension â la dimension de la vacuitĂ© â dans laquelle les opposĂ©s sont identiques.
Et pourquoi ? Parce que le Tathagata a enseignĂ© que les dharmas particuliers des Bouddhas ne sont simplement pas les dharmas particuliers dâun Bouddha. Câest pourquoi ils sont appelĂ©s « les dharmas particuliers des Bouddhas ».
Les dix-huit attributs spĂ©ciaux dâun Bouddha connus sous le nom de Buddhadharmas et qui forment le dharmakaya sont des traits de la conduite du corps, de la parole et de lâesprit, tels que « le Tathagata ne trĂ©buche pas », « sa vigueur ne faiblit jamais », « sa parole nâest jamais dure ou bruyante », et « sa connaissance et sa vision concernant le passĂ©, le prĂ©sent et le futur agissent librement et sans obstruction ». Ils forment la contrepartie transcendantale des trente-deux marques, et ils apparaissent ici parce quâils sont le produit ou le rĂ©sultat de la prajña, plutĂŽt que du punya, du mĂ©rite, comme câest le cas des trente-deux marques. En mĂȘme temps, bien sĂ»r, le Bouddha nâest pas rĂ©ellement perçu ou saisi par ces qualitĂ©s, pas plus que par les trente-deux marques. Câest pour cela que « les dharmas particuliers des Bouddhas ne sont simplement pas les dharmas particuliers dâun Bouddha ».
Par Urgyen Sangharakshita.
Une introduction au Sûtra du Diamant.
1. Un commentaire du Sûtra du Diamant
2. pourquoi un Bouddha médite-t-il?
3. le révolution essentielle,
4. le nature de la générosité,
5. comment reconnaĂźtre un Bouddha,
6. le radeau du Dharma,
7. * vue Pénétrante avec un V et P majuscules,
8. terre saintes,
9. pousser lâesprit jusquâĂ ses limites,
10. un sens du sublime,
11. le perfection de la patience,
12. une bouffée de non sens,
13. remis Ă sa place,
14. la réalité du Bouddha,
15. ne pas se laisser tromper par les illusions.
© âWisdom beyond wordsâ Sangharakshita, Windhorse Publications 1993, traduction © Christian Richard 2003.
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DerniĂšre mise Ă jour:
21 juillet, 2008.