Terres saintes.

Suppose, Subhuti, qu’il y ait un homme qui ait un corps, un corps Ă©norme, de telle sorte qu’il ait une existence personnelle telle que celle du Soumerou, le roi des monts. Serait-ce, Subhuti, une existence personnelle Ă©norme ? Subhuti rĂ©pondit : Oui, Ă©norme, Ô Seigneur, Ă©norme, Ô Bien AllĂ©, serait son existence personnelle. Et pourquoi le serait-ce ? « L’existence personnelle , l’existence personnelle Â» a Ă©tĂ© enseignĂ©e comme Ă©tant une non-existence par le Tathagata ; car, Ô Seigneur, elle n’est ni existence ni non-existence. Elle est donc appelĂ©e « existence personnelle Â».

Au premier coup d’Ɠil il semble que l’idĂ©e d’un homme avec un corps aussi grand que le mont Soumerou soit plutĂŽt grotesque. Mais ce n’est une existence personnelle Ă©norme que parce que c’est une existence unique. L’idĂ©e disparaĂźtrait si tout le monde Ă©tait aussi grand que le mont Soumerou — c’est-Ă -dire se dressant Ă  quatre-vingt-quatre mille lieues (une lieue mesurant environ quatre kilomĂštres) au-dessus du niveau de la mer.

Conze, en suivant peut-ĂȘtre un des commentaires indiens, dit que ce passage « est fait pour insister sur la grandeur toute-pĂ©nĂ©trante du corps du Dharma Â», mais n’offre pas de raison irrĂ©sistible pour accepter ce qu’il prĂ©sente comme une interprĂ©tation indiscutable. En fait, il conclut en se dĂ©robant quelque peu Ă  sa responsabilitĂ© de traducteur et de commentateur, disant : « Tout le passage perd son sens avec la traduction... Â» Ce n’est vraiment qu’un rideau de fumĂ©e, car la traduction n’est pas plus obscure que l’original : aucun jeu de mots n’y est perdu, par exemple.

Il peut bien y avoir l’implication que tout l’univers est le dharmakaya, mais il ne semble pas y avoir de lien prĂ©cis. Ce qui est clair est le principe gĂ©nĂ©ral que quelle que soit la chose avec laquelle vous vous identifiez, mĂȘme si, en suivant certaines formes du Vedanta, vous considĂ©rez tout l’univers comme Ă©tant vous-mĂȘme, cette existence personnelle est toujours une non-existence. La vue bouddhique est que ceci — quoi que ce soit — ne m’appartient pas, ceci n’est pas mon moi. Cependant, dans une forme de Vedanta au moins, l’approche est plutĂŽt d’étendre le soi autant que possible, d’étendre la conscience Ă  tel point que l’on devienne un avec tout ce qu’il y a dans l’univers. C’est une procĂ©dure parfaitement lĂ©gitime, jusqu’à un certain point : la pratique des quatre brahma-viharas, les « demeures des dieux Â», impliquant le dĂ©veloppement du metta, de la joie sympathique, de la compassion et de l’équanimitĂ©, fournit une voie non dissemblable, impliquant l’expansion des sentiments, si ce n’est de l’ĂȘtre. Mais considĂ©rer tous les ĂȘtres comme Ă©tant vous-mĂȘme, tous les corps comme Ă©tant votre corps, et tout ce que vous voyez comme Ă©tant vous-mĂȘme n’est pas une ligne de pensĂ©e bouddhique mais upanishadique. Selon les Upanishads, vous identifiez Ă  l’intĂ©rieur de vous votre atman avec le Brahman, et Ă  l’extĂ©rieur de vous la totalitĂ© de l’univers avec votre propre corps.

C’est contre un tel panthĂ©isme cosmique que ce passage du sĂ»tra est peut-ĂȘtre dirigĂ©. MĂȘme si votre corps est un corps cosmique, en tant qu’existence personnelle c’est toujours une non-existence. Ce que le Vedanta ne rĂ©alise pas c’est que ce corps cosmique universel est toujours essentiellement shunya. Vous ne rĂ©solvez pas le problĂšme du soi simplement en Ă©tendant votre soi. Aussi Ă©tendue que soit la chose avec laquelle vous vous identifiez, il y a toujours une limite si vous ne considĂ©rez pas l’« existence personnelle Â» comme une « non-existence Â». Selon la « logique Â» qui est prĂ©sente dans tout le sĂ»tra, mĂȘme une existence aussi grande que le mont Soumerou serait grande parce qu’elle est une non-existence.

Il est cependant appropriĂ© Ă  ce point de se souvenir de l’avertissement de Candrakirti : « Il vaut mieux croire en un soi aussi grand que le mont Soumerou que d’avoir une vue fausse de la shunyata, car un mĂ©dicament peut vous soigner si vous ĂȘtes malade, mais lorsque le mĂ©dicament devient un poison, alors quel espoir avez-vous ? Â» Il dit en effet qu’il vaut mieux suivre le Vedanta et croire en un soi Absolu, que de penser que vous-mĂȘme et tout ce dont vous faites l’expĂ©rience est illusion. Nous pouvons bien nous amuser, en tant que bouddhistes, Ă  faire tomber les vĂ©ritĂ©s ultimes d’autres religions comme des quilles, en disant : « Il n’y a pas de Dieu Â», « Il n’y a pas d’ñme Â», et ainsi de suite, mais ces choses, au moins, symbolisent quelque chose qui est au-dessus et au-delĂ  de ce qui est matĂ©riel et mental. Nous devons faire attention Ă  ne jamais permettre Ă  une rĂ©duction du bouddhisme en une forme de matĂ©rialisme ou de nihilisme de se rĂ©pandre du fait d’une mauvaise comprĂ©hension de la shunyata.

Nous pouvons mĂȘme aller jusqu’à dire que la forme classique de la doctrine de l’anatman, prĂ©sentĂ©e sĂšchement et littĂ©ralement, est hors de propos et ne nous avance guĂšre. Nous pouvons avoir lu Ă  son sujet dans des livres sur le bouddhisme, mais si nous sommes des bouddhistes pratiquants, la question ne se pose simplement pas sous cette forme abstraite. L’atman qui est niĂ© par cette doctrine est notre ĂȘtre prĂ©sent conçu en tant que quelque chose d’ultime, au-delĂ  duquel il n’y a pas de possibilitĂ© plus grande ou plus Ă©levĂ©e, ou que nous n’allons jamais transcender. L’anatman veut dire que le soi empirique n’est pas ultime. LĂ  oĂč veut en venir la doctrine c’est qu’au-delĂ  de notre prĂ©sent mode d’existence et d’expĂ©rience, il y a d’autres dimensions d’ĂȘtre vers lesquelles nous pouvons grandir d’une façon que notre sens d’individualitĂ© prĂ©sent ne peut concevoir. En niant l’ñme, la doctrine de l’anatman ne nie rien de plus profond. Elle dit que nous nous fermons Ă  toute chose plus profonde en affirmant : « Non, ceci est moi. Â» Nier l’« Ăąme Â» dans son sens poĂ©tique, en tant qu’expression de l’aspect Ă©motionnel plus profond de notre existence, serait mettre le bouddhisme sous une lumiĂšre complĂštement fausse.

Si le concept de l’anatman doit ĂȘtre manipulĂ© avec prĂ©cautions, il a une valeur positive car il ouvre la porte Ă  un dĂ©veloppement beaucoup plus radical et d’une portĂ©e considĂ©rable que ne le fait le concept d’ñme. Les mystiques ont des difficultĂ©s notoires lorsqu’ils tentent d’interprĂ©ter leur expĂ©rience en termes de Dieu et d’ñme.

Une des grandes difficultĂ©s avec laquelle Ă©taient confrontĂ©s les bouddhistes indiens Ă©tait de savoir comment ils pouvaient donner une idĂ©e, Ă  l’esprit rationnel au moins, d’un niveau de conscience plus Ă©levĂ© dont on peut vraiment faire l’expĂ©rience dans le futur — qu’on peut en un sens vraiment devenir — sans que l’ego ne se l’approprie et ne l’use pour se dĂ©signer lui-mĂȘme. Vivekananda, lorsqu’il vint en Occident, avait coutume de dire : « Vous n’ĂȘtes pas des pĂ©cheurs, vous ĂȘtes divins, vous ĂȘtes Dieu Â», ce qui Ă©tait alors bien sĂ»r trĂšs rafraĂźchissant, et est une assertion tout Ă  fait honnĂȘte si on la comprend comme signifiant que si l’on casse son individualitĂ© prĂ©sente, on Ă©merge dans une dimension qui est Dieu mais qui est nĂ©anmoins soi-mĂȘme. Mais ce qui tend Ă  se produire, c’est que l’on prend cela pour signifier que sous certains aspects « je Â» suis Dieu. Ce qui devrait ĂȘtre la substance du soi est pris pour un de ses attributs, et du fait de cette suggestion il est trĂšs difficile d’éviter un lĂ©ger grossissement du soi. Le bouddhisme n’encourage donc pas Ă  imaginer « je suis l’Absolu Â», « je suis Bouddha Â» ou « je suis ÉveillĂ© Â», Ă  l’exception peut-ĂȘtre de pratiques tantriques trĂšs avancĂ©es oĂč l’on s’identifie avec la dĂ©itĂ© du centre du mandala. MĂȘme alors, cela se passe dans des circonstances trĂšs particuliĂšres et avec toutes sortes de garde-fous et de soutiens, incluant l’Ɠil attentif de son maĂźtre.

Le Bouddha se prĂ©occupait de dĂ©nier la doctrine brahmanique de l’atman parce que l’idĂ©e d’un soi immortel, non changeant et autonome, impliquĂ© par la connotation d’autonomie de l’atman, devait ĂȘtre rejetĂ©e comme une forme de la vue extrĂȘme de l’éternalisme. Mais il se prĂ©occupait aussi de se dĂ©fendre de l’extrĂȘme opposĂ©, l’annihilationisme. Quand Vacchagotta l’Errant lui demanda : « Qu’avez-vous Ă  dire de l’existence du soi ? Â», il resta donc silencieux. AprĂšs que, dĂ©goĂ»tĂ©, son visiteur l’eut quittĂ©, le Bouddha dĂ©clara Ă  â€čnanda que s’il avait rĂ©pondu que le soi n’existait pas, « cela aurait ajoutĂ© Ă  la confusion de Vacchagotta l’Errant, qui est dĂ©jĂ  confus. Car il aurait dit : “Auparavant j’avais un moi, mais maintenant je n’en ai plus.” Â»

Le fait est que nous avons un soi, somme totale de toutes nos activitĂ©s, de tout ce que nous pensons, voyons, ressentons, voulons et imaginons. Ce « soi Â» peut ĂȘtre appelĂ© svabhava, « propre-ĂȘtre Â». La doctrine de l’anatman nous dit simplement de faire attention Ă  ne pas faire l’abstraction d’une entitĂ© sĂ©parĂ©e et activant ces processus d’une façon ou d’une autre. Il y a quelque chose d’autre derriĂšre eux, il y a une autre dimension de conscience, il y a mĂȘme l’Éveil, mais cela ne doit pas ĂȘtre dĂ©signĂ© comme un « soi Â». Quand, donc, nous affirmons que le soi est vide, nous devons savoir clairement de quoi nous parlons. D’une part, notre « propre-ĂȘtre Â», en tant que somme totale de nos activitĂ©s, est vide dans le sens oĂč il est sujet Ă  la loi de la conditionnalitĂ©. D’autre part, le soi en tant qu’entitĂ© abstraite derriĂšre ces processus est vide dans le sens oĂč il est illusoire, oĂč il n’existe pas du tout.

Dans l’expĂ©rience rĂ©elle, nous ne pouvons bien sĂ»r pas ĂȘtre tout Ă  fait certain d’oĂč s’arrĂȘte notre soi illusoire et oĂč commence notre soi rĂ©el et empirique. La loi de l’anatman pourrait donc ĂȘtre prĂ©sentĂ©e ainsi : le soi est illusoire dans la mesure oĂč il dit ĂȘtre absolu ; c’est-Ă -dire qu’il est illusoire dans la mesure oĂč il a des exigences absolues et des espoirs absolus, dans la mesure oĂč il attend que l’univers entier tourne autour de lui. Il y a un Ă©lĂ©ment de ceci chez tout le monde (« Pourquoi ceci m’arrive-t-il, Ă  moi ? Â», « Pourquoi ne serais-je pas heureux ? Â») qui est ce qui dĂ©clenche l’apparition de l’aviditĂ© et de la haine nĂ©vrotiques. C’est ce soi dont on doit se dĂ©barrasser, car il est illusoire ; il n’est ni sain ni utile d’essayer de dĂ©truire le soi empirique. Pour notre pratique, un meilleur modĂšle est celui qui implique le raffinement du soi empirique, en le rendant plus positif encore, jusqu’à ce qu’il s’évapore, si l’on peut dire, dans une dimension plus Ă©levĂ©e. AssociĂ© au soi empirique et rĂ©el est un dĂ©sir sain, ainsi qu’une colĂšre ou une Ă©nergie saines qui ne sont ni bonnes ni mauvaises, mais qui se trouvent simplement ĂȘtre le matĂ©riau pur, voire brut, que nous devons travailler et transformer en quelque chose de beau. Le soi empirique est aussi nĂ©cessaire au bouddhiste que l’argile l’est au potier.

Nous sommes sur un terrain nettement plus sĂ»r si nous ne parlons pas en termes de doctrine classique de l’anatman, mais en termes de croissance. Nous pouvons mĂȘme parler de « quelque chose Â» qui croĂźt, et rĂ©soudre la mĂ©taphysique de ce « quelque chose Â» plus tard. Au moment appropriĂ© nous nous rendrons compte que ce dĂ©veloppement de la conscience implique de transcender notre individualitĂ© prĂ©sente, et de faire partie de quelque chose de bien plus grand. AprĂšs tout, nous avons la capacitĂ© de faire, dans des rĂȘves ou sous l’influence de drogues, l’expĂ©rience de dimensions de la conscience qui ne sont guĂšre soupçonnĂ©es ou mĂȘme reconnues par notre moi quotidien ; sans penser Ă  ces analogies comme Ă  l’équivalent d’expĂ©riences spirituelles, il ne devrait donc pas ĂȘtre trop difficile d’accepter que notre sens prĂ©sent d’identitĂ© personnelle ne soit pas ultime mais puisse ĂȘtre transcendĂ©.

De plus, Subhuti, cet endroit de la terre oĂč l’on a pris de ce discours sur le dharma une seule strophe de quatre lignes, oĂč on l’a enseignĂ©e ou Ă©clairĂ©e, cet endroit de la terre sera un vĂ©ritable autel pour le monde entier, avec ses dieux, ses hommes et ses Asuras. Que dirions-nous alors de ceux qui garderont la totalitĂ© de ce discours Ă  l’esprit, le rĂ©citeront, l’étudieront et l’éclaireront Ă  d’autres dans tous ses dĂ©tails ! TrĂšs merveilleusement heureux seront-ils, Subhuti ! Et sur cet endroit de la terre, Subhuti, rĂ©side soit le MaĂźtre, soit un sage le reprĂ©sentant.

Le chapitre 11 rĂ©pĂšte le thĂšme du chapitre 8 : le mĂ©rite incalculable provenant de l’exposition de ce sĂ»tra. Le chapitre 12 va plus loin et exalte les vertus de la terre mĂȘme oĂč ce sĂ»tra est exposĂ©.

Le mot traduit par « autel Â» est caitya, qui veut littĂ©ralement dire quelque chose d’entassĂ©. Peut-ĂȘtre n’était-ce Ă  l’origine guĂšre plus qu’un petit empilement de pierres auquel Ă©tait attachĂ© quelque chose de sacrĂ©, mais le mot vint Ă  s’appliquer Ă  tout objet de vĂ©nĂ©ration, incluant les immeubles, les reliques, les images et les arbres sacrĂ©s. De nos jours, en Inde, vous pouvez souvent voir des pierres qui ont Ă©tĂ© placĂ©es au pied de certains arbres. Il y a au total cinq espĂšces d’arbres considĂ©rĂ©s comme particuliĂšrement sacrĂ©s dans le monde hindou, incluant le banian, le bael (arbre sacrĂ© de Shiva) et le pipal ou arbre-bĂŽ, appelĂ© Ficus religiosa par les botanistes, mais appelĂ© arbre de la bodhi par les bouddhistes, car c’est alors qu’il Ă©tait assis sous un tel arbre que le Bouddha atteignit l’Éveil. Ces arbres se trouvent souvent aux abords des villages, cinq d’entre eux formant parfois un groupe, avec des pierres empilĂ©es Ă  leur pied. Les gens viennent les consacrer et leur faire des offrandes de fleurs. Il se peut qu’une source de leur caractĂšre sacrĂ©, telle une dryade ou une devata vivant dans l’arbre soit rendue explicite, mais le plus souvent il n’y a qu’un sens vague et indistinct de force Ă©manant de cet arbre particulier. Dans les Ă©critures pĂąlies, de nombreux caityas sont mentionnĂ©s, et le Bouddha semble avoir passĂ© de nombreuses et agrĂ©ables heures ici et lĂ , au milieu d’eux.

Parlant de la stabilitĂ© des sociĂ©tĂ©s, le Bouddha conseilla aux Vajjiens de continuer Ă  faire leurs offrandes Ă  leurs anciens autels. Le fait que les gens cessent de respecter leurs propres traditions et leur propre culture est sĂ»rement un symptĂŽme de dĂ©clin culturel gĂ©nĂ©ral. Tant que les lieux de naissance des grandes figures nationales, ou que les lieux oĂč ils ont vĂ©cu et travaillĂ©, ou que d’autres lieux associĂ©s Ă  des contributions significatives Ă  la communautĂ©, comme les mĂ©moriaux de guerre, sont maintenus aux frais de la nation en tant que centre d’attention de notre apprĂ©ciation de grands faits et de grandes Ɠuvres, il reste au moins un vestige de la vitalitĂ© culturelle de la communautĂ© nationale.

Que quelque chose de ces grands personnages passe ou non, littĂ©ralement, aux alentours immĂ©diats, qu’il y ait quelque vertu ou puissance objective qui s’attache Ă  un lieu sacrĂ©, ou que l’atmosphĂšre d’un lieu ne soit qu’une question d’association n’est pas facile Ă  Ă©tabli. Pour crĂ©er un lieu sacrĂ© vous choisiriez en tous cas probablement un endroit qui soit dĂ©jĂ  propice : c’est pourquoi les Ă©glises Ă©taient souvent construites sur les sites d’anciens temples. Il ne fait pas de doute, cependant, que des lieux peuvent dĂ©velopper une atmosphĂšre qui est la leur : c’est certainement le cas suite Ă  la mĂ©ditation ou aux activitĂ©s de dĂ©votion qui y prennent place. Et les objets peuvent ĂȘtre affectĂ©s de la mĂȘme façon. Quand je vivais Ă  Highgate, j’avais deux rupas que j’avais rapportĂ© d’Inde, l’un de Sakyamuni, et l’autre de la forme d’Avalokitesvara Ă  quatre bras. Ils se tenaient sur une grande et solide bibliothĂšque, Ă  un bout de la piĂšce, et lorsque je travaillais je sentais clairement qu’il y avait lĂ  deux personnes, assises derriĂšre moi. Je ne vĂ©nĂ©rais moi-mĂȘme pas beaucoup ces images, mais peut-ĂȘtre avaient-elles Ă©tĂ© l’objet de beaucoup de vĂ©nĂ©ration dans le passĂ©.

J’ai eu une autre confrontation avec un rupa, plus extraordinaire encore, au dĂ©but des annĂ©es soixante, alors que je rendais visite Ă  une amie Ă  Bombay. C’était une vieille dame qui Ă©tait devenue bouddhiste et qui avait accumulĂ© un certain nombre d’images bouddhiques, l’une d’entre-elles Ă©tant une petite reprĂ©sentation d’un Bouddha faite de jade semi-translucide. DĂšs mon arrivĂ©e, mon amie me fit asseoir dans un fauteuil bas, face Ă  une fenĂȘtre qui donnait sur la mer d’Arabie et sur le rebord de laquelle se tenait ce rupa vert. Et elle me demanda de lui dire ce que je pouvais voir. De façon Ă©vidente, elle Ă©tait trĂšs agitĂ©e. Je m’assis donc et je regardai un moment, et enfin je vis, autour de la statue, une sorte d’aura verte. Ce n’était pas un halo circulaire : la statue Ă©tait bordĂ©e d’une bande de lumiĂšre verte qui s’étendait graduellement, emplissant toute la piĂšce d’une vive lumiĂšre verte. Bien sĂ»r, je cherchai autour une source de lumiĂšre plus directe, un reflet du ciel ou de la mer, peut-ĂȘtre, mais la lumiĂšre venait vraiment de la statue, et n’avait rien de dĂ©licat ou de subtil. Elle Ă©tait presque brute, un peu comme un puissant Ă©clairage fluorescent. AprĂšs un moment, elle s’éteignit.

Apparemment, les serviteurs chrĂ©tiens de mon amie avaient eu trĂšs peur de ce phĂ©nomĂšne. Mais selon la croyance populaire (quoique non bouddhiste) indienne, la statue est simplement considĂ©rĂ©e comme Ă©tant particuliĂšrement vivante, ou jagrat, « Ă©veillĂ©e Â». En fait, les bouddhistes Vajrayana, ainsi que les hindous orthodoxes, conduisent des cĂ©rĂ©monies « d’établissement de vie Â» sur des images, coĂŻncidant parfois avec la peinture des yeux, qui est supposĂ©e leur donner la vie. Je suppose qu’il est comprĂ©hensible qu’un objet sur lequel les pensĂ©es de nombreuses personnes se sont concentrĂ©es devienne en un sens vivant.

Il semble que c’est ce qui est arrivĂ© aux reliques de Sariputra et de Moggallana, lorsqu’elles furent un jour prĂ©sentĂ©es Ă  plusieurs centaines de milliers de personnes, en Birmanie. Mon vieil ami, Bhikkhu Sangharatana, dit qu’il vit, avec toutes les autres personnes prĂ©sentes, les reliques, entourĂ©es d’arcs-en-ciel, tourner dans leurs petites capsules de verre hermĂ©tiquement closes. Lui-mĂȘme ne considĂ©rait pas cela comme quelque chose de surnaturel, l’attribuant Ă  la force de la pensĂ©e de si nombreuses personnes. Pour ĂȘtre franc, quand je pris part Ă  l’organisation de rĂ©ceptions durant leur tournĂ©e en Inde, je trouvai que l’atmosphĂšre entourant ces reliques Ă©tait plus fĂ©tichiste et commerciale que strictement spirituelle, mĂȘme si Ă  un niveau populaire elles crĂ©aient une publicitĂ© utile pour le bouddhisme.

Tout cela montre que toute activitĂ© mentale concentrĂ©e peut apparemment produire des effets physiques inhabituels. Il n’y a donc pas de raison pour laquelle cette activitĂ© ne puisse pas avoir d’effet sur l’entourage physique, sur l’« endroit de la terre Â» oĂč cette activitĂ© a lieu. Nous avons considĂ©rĂ© des effets plutĂŽt Ă©phĂ©mĂšres, mais qu’en est-il d’un effet transcendantal ? Le SĂ»tra du Diamant semble suggĂ©rer ici que le transcendantal peut produire des effets (vraisemblablement par l’intermĂ©diaire du corps humain) qui d’un point de vue perceptuel seraient diffĂ©rents, disons, des puissants effets mondains produits par une personne en dhyana.

Il faut aussi dire que tout cela est un exercice de moyens habiles. Les lieux saints deviennent des points de convergence de la piĂ©tĂ© nationale : en tĂ©moignent les pĂšlerinages Ă  CantorbĂ©ry au Moyen-Age, ou les pĂšlerinages faits de nos jours Ă  des monuments culturels, comme le lieu de naissance de Shakespeare. Le Bouddha essaye peut-ĂȘtre simplement d’engager une part de cette sorte de piĂ©tĂ© et de cette sorte de dĂ©votion populaires, sous une forme raffinĂ©e et sublimĂ©e, pour la cause du Dharma. En disant que la Perfection de la Sagesse a un pouvoir de rendre saint tout endroit oĂč en ont Ă©tĂ© exposĂ©es quelques lignes seulement, il insiste sur sa signification et sa valeur. Ce passage est donc peut-ĂȘtre simplement ce qui est appelĂ© un prasamsa, une sorte de louange hyperbolique qui ne doit pas ĂȘtre prise trop littĂ©ralement. AprĂšs tout, d’un point de vue strictement spirituel, tous les lieux sont Ă©galement sacrĂ©s. Le sacrĂ© ne peut pas rĂ©ellement ĂȘtre dĂ©limitĂ© ainsi. Il n’est probablement pas trĂšs sain que nous commencions Ă  nous conformer Ă  des normes de bon comportement au sein d’une place consacrĂ©e (comme le font les chrĂ©tiens dans une Ă©glise, et comme le font certains bouddhistes dans un temple) afin, simplement, de nous laisser aller une fois que nous en ressortons.

Pourtant, nous nous sentons, la plupart d’entre-nous, poussĂ©s Ă  rendre visite aux lieux saints du bouddhisme en Inde, et ce n’est peut-ĂȘtre pas seulement parce que certains des endroits oĂč le Bouddha vĂ©cut et enseigna n’ont guĂšre changĂ© depuis l’époque du Bouddha. Il ne s’agit pas seulement de s’approcher du Bouddha en tant que personnage historique. Ces lieux sont, pour nous, des terres saintes.

    Par Urgyen Sangharakshita.

 

© ‘Wisdom beyond words’ Sangharakshita, Windhorse Publications 1993, traduction © Christian Richard 2003.

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