Suppose, Subhuti, quâil y ait un homme qui ait un corps, un corps Ă©norme, de telle sorte quâil ait une existence personnelle telle que celle du Soumerou, le roi des monts. Serait-ce, Subhuti, une existence personnelle Ă©norme ? Subhuti rĂ©pondit : Oui, Ă©norme, Ă Seigneur, Ă©norme, Ă Bien AllĂ©, serait son existence personnelle. Et pourquoi le serait-ce ? « Lâexistence personnelle , lâexistence personnelle » a Ă©tĂ© enseignĂ©e comme Ă©tant une non-existence par le Tathagata ; car, Ă Seigneur, elle nâest ni existence ni non-existence. Elle est donc appelĂ©e « existence personnelle ».
Au premier coup dâĆil il semble que lâidĂ©e dâun homme avec un corps aussi grand que le mont Soumerou soit plutĂŽt grotesque. Mais ce nâest une existence personnelle Ă©norme que parce que câest une existence unique. LâidĂ©e disparaĂźtrait si tout le monde Ă©tait aussi grand que le mont Soumerou â câest-Ă -dire se dressant Ă quatre-vingt-quatre mille lieues (une lieue mesurant environ quatre kilomĂštres) au-dessus du niveau de la mer.
Conze, en suivant peut-ĂȘtre un des commentaires indiens, dit que ce passage « est fait pour insister sur la grandeur toute-pĂ©nĂ©trante du corps du Dharma », mais nâoffre pas de raison irrĂ©sistible pour accepter ce quâil prĂ©sente comme une interprĂ©tation indiscutable. En fait, il conclut en se dĂ©robant quelque peu Ă sa responsabilitĂ© de traducteur et de commentateur, disant : « Tout le passage perd son sens avec la traduction... » Ce nâest vraiment quâun rideau de fumĂ©e, car la traduction nâest pas plus obscure que lâoriginal : aucun jeu de mots nây est perdu, par exemple.
Il peut bien y avoir lâimplication que tout lâunivers est le dharmakaya, mais il ne semble pas y avoir de lien prĂ©cis. Ce qui est clair est le principe gĂ©nĂ©ral que quelle que soit la chose avec laquelle vous vous identifiez, mĂȘme si, en suivant certaines formes du Vedanta, vous considĂ©rez tout lâunivers comme Ă©tant vous-mĂȘme, cette existence personnelle est toujours une non-existence. La vue bouddhique est que ceci â quoi que ce soit â ne mâappartient pas, ceci nâest pas mon moi. Cependant, dans une forme de Vedanta au moins, lâapproche est plutĂŽt dâĂ©tendre le soi autant que possible, dâĂ©tendre la conscience Ă tel point que lâon devienne un avec tout ce quâil y a dans lâunivers. Câest une procĂ©dure parfaitement lĂ©gitime, jusquâĂ un certain point : la pratique des quatre brahma-viharas, les « demeures des dieux », impliquant le dĂ©veloppement du metta, de la joie sympathique, de la compassion et de lâĂ©quanimitĂ©, fournit une voie non dissemblable, impliquant lâexpansion des sentiments, si ce nâest de lâĂȘtre. Mais considĂ©rer tous les ĂȘtres comme Ă©tant vous-mĂȘme, tous les corps comme Ă©tant votre corps, et tout ce que vous voyez comme Ă©tant vous-mĂȘme nâest pas une ligne de pensĂ©e bouddhique mais upanishadique. Selon les Upanishads, vous identifiez Ă lâintĂ©rieur de vous votre atman avec le Brahman, et Ă lâextĂ©rieur de vous la totalitĂ© de lâunivers avec votre propre corps.
Câest contre un tel panthĂ©isme cosmique que ce passage du sĂ»tra est peut-ĂȘtre dirigĂ©. MĂȘme si votre corps est un corps cosmique, en tant quâexistence personnelle câest toujours une non-existence. Ce que le Vedanta ne rĂ©alise pas câest que ce corps cosmique universel est toujours essentiellement shunya. Vous ne rĂ©solvez pas le problĂšme du soi simplement en Ă©tendant votre soi. Aussi Ă©tendue que soit la chose avec laquelle vous vous identifiez, il y a toujours une limite si vous ne considĂ©rez pas lâ« existence personnelle » comme une « non-existence ». Selon la « logique » qui est prĂ©sente dans tout le sĂ»tra, mĂȘme une existence aussi grande que le mont Soumerou serait grande parce quâelle est une non-existence.
Il est cependant appropriĂ© Ă ce point de se souvenir de lâavertissement de Candrakirti : « Il vaut mieux croire en un soi aussi grand que le mont Soumerou que dâavoir une vue fausse de la shunyata, car un mĂ©dicament peut vous soigner si vous ĂȘtes malade, mais lorsque le mĂ©dicament devient un poison, alors quel espoir avez-vous ? » Il dit en effet quâil vaut mieux suivre le Vedanta et croire en un soi Absolu, que de penser que vous-mĂȘme et tout ce dont vous faites lâexpĂ©rience est illusion. Nous pouvons bien nous amuser, en tant que bouddhistes, Ă faire tomber les vĂ©ritĂ©s ultimes dâautres religions comme des quilles, en disant : « Il nây a pas de Dieu », « Il nây a pas dâĂąme », et ainsi de suite, mais ces choses, au moins, symbolisent quelque chose qui est au-dessus et au-delĂ de ce qui est matĂ©riel et mental. Nous devons faire attention Ă ne jamais permettre Ă une rĂ©duction du bouddhisme en une forme de matĂ©rialisme ou de nihilisme de se rĂ©pandre du fait dâune mauvaise comprĂ©hension de la shunyata.
Nous pouvons mĂȘme aller jusquâĂ dire que la forme classique de la doctrine de lâanatman, prĂ©sentĂ©e sĂšchement et littĂ©ralement, est hors de propos et ne nous avance guĂšre. Nous pouvons avoir lu Ă son sujet dans des livres sur le bouddhisme, mais si nous sommes des bouddhistes pratiquants, la question ne se pose simplement pas sous cette forme abstraite. Lâatman qui est niĂ© par cette doctrine est notre ĂȘtre prĂ©sent conçu en tant que quelque chose dâultime, au-delĂ duquel il nây a pas de possibilitĂ© plus grande ou plus Ă©levĂ©e, ou que nous nâallons jamais transcender. Lâanatman veut dire que le soi empirique nâest pas ultime. LĂ oĂč veut en venir la doctrine câest quâau-delĂ de notre prĂ©sent mode dâexistence et dâexpĂ©rience, il y a dâautres dimensions dâĂȘtre vers lesquelles nous pouvons grandir dâune façon que notre sens dâindividualitĂ© prĂ©sent ne peut concevoir. En niant lâĂąme, la doctrine de lâanatman ne nie rien de plus profond. Elle dit que nous nous fermons Ă toute chose plus profonde en affirmant : « Non, ceci est moi. » Nier lâ« Ăąme » dans son sens poĂ©tique, en tant quâexpression de lâaspect Ă©motionnel plus profond de notre existence, serait mettre le bouddhisme sous une lumiĂšre complĂštement fausse.
Si le concept de lâanatman doit ĂȘtre manipulĂ© avec prĂ©cautions, il a une valeur positive car il ouvre la porte Ă un dĂ©veloppement beaucoup plus radical et dâune portĂ©e considĂ©rable que ne le fait le concept dâĂąme. Les mystiques ont des difficultĂ©s notoires lorsquâils tentent dâinterprĂ©ter leur expĂ©rience en termes de Dieu et dâĂąme.
Une des grandes difficultĂ©s avec laquelle Ă©taient confrontĂ©s les bouddhistes indiens Ă©tait de savoir comment ils pouvaient donner une idĂ©e, Ă lâesprit rationnel au moins, dâun niveau de conscience plus Ă©levĂ© dont on peut vraiment faire lâexpĂ©rience dans le futur â quâon peut en un sens vraiment devenir â sans que lâego ne se lâapproprie et ne lâuse pour se dĂ©signer lui-mĂȘme. Vivekananda, lorsquâil vint en Occident, avait coutume de dire : « Vous nâĂȘtes pas des pĂ©cheurs, vous ĂȘtes divins, vous ĂȘtes Dieu », ce qui Ă©tait alors bien sĂ»r trĂšs rafraĂźchissant, et est une assertion tout Ă fait honnĂȘte si on la comprend comme signifiant que si lâon casse son individualitĂ© prĂ©sente, on Ă©merge dans une dimension qui est Dieu mais qui est nĂ©anmoins soi-mĂȘme. Mais ce qui tend Ă se produire, câest que lâon prend cela pour signifier que sous certains aspects « je » suis Dieu. Ce qui devrait ĂȘtre la substance du soi est pris pour un de ses attributs, et du fait de cette suggestion il est trĂšs difficile dâĂ©viter un lĂ©ger grossissement du soi. Le bouddhisme nâencourage donc pas Ă imaginer « je suis lâAbsolu », « je suis Bouddha » ou « je suis ĂveillĂ© », Ă lâexception peut-ĂȘtre de pratiques tantriques trĂšs avancĂ©es oĂč lâon sâidentifie avec la dĂ©itĂ© du centre du mandala. MĂȘme alors, cela se passe dans des circonstances trĂšs particuliĂšres et avec toutes sortes de garde-fous et de soutiens, incluant lâĆil attentif de son maĂźtre.
Le Bouddha se prĂ©occupait de dĂ©nier la doctrine brahmanique de lâatman parce que lâidĂ©e dâun soi immortel, non changeant et autonome, impliquĂ© par la connotation dâautonomie de lâatman, devait ĂȘtre rejetĂ©e comme une forme de la vue extrĂȘme de lâĂ©ternalisme. Mais il se prĂ©occupait aussi de se dĂ©fendre de lâextrĂȘme opposĂ©, lâannihilationisme. Quand Vacchagotta lâErrant lui demanda : « Quâavez-vous Ă dire de lâexistence du soi ? », il resta donc silencieux. AprĂšs que, dĂ©goĂ»tĂ©, son visiteur lâeut quittĂ©, le Bouddha dĂ©clara Ă âčnanda que sâil avait rĂ©pondu que le soi nâexistait pas, « cela aurait ajoutĂ© Ă la confusion de Vacchagotta lâErrant, qui est dĂ©jĂ confus. Car il aurait dit : âAuparavant jâavais un moi, mais maintenant je nâen ai plus.â »
Le fait est que nous avons un soi, somme totale de toutes nos activitĂ©s, de tout ce que nous pensons, voyons, ressentons, voulons et imaginons. Ce « soi » peut ĂȘtre appelĂ© svabhava, « propre-ĂȘtre ». La doctrine de lâanatman nous dit simplement de faire attention Ă ne pas faire lâabstraction dâune entitĂ© sĂ©parĂ©e et activant ces processus dâune façon ou dâune autre. Il y a quelque chose dâautre derriĂšre eux, il y a une autre dimension de conscience, il y a mĂȘme lâĂveil, mais cela ne doit pas ĂȘtre dĂ©signĂ© comme un « soi ». Quand, donc, nous affirmons que le soi est vide, nous devons savoir clairement de quoi nous parlons. Dâune part, notre « propre-ĂȘtre », en tant que somme totale de nos activitĂ©s, est vide dans le sens oĂč il est sujet Ă la loi de la conditionnalitĂ©. Dâautre part, le soi en tant quâentitĂ© abstraite derriĂšre ces processus est vide dans le sens oĂč il est illusoire, oĂč il nâexiste pas du tout.
Dans lâexpĂ©rience rĂ©elle, nous ne pouvons bien sĂ»r pas ĂȘtre tout Ă fait certain dâoĂč sâarrĂȘte notre soi illusoire et oĂč commence notre soi rĂ©el et empirique. La loi de lâanatman pourrait donc ĂȘtre prĂ©sentĂ©e ainsi : le soi est illusoire dans la mesure oĂč il dit ĂȘtre absolu ; câest-Ă -dire quâil est illusoire dans la mesure oĂč il a des exigences absolues et des espoirs absolus, dans la mesure oĂč il attend que lâunivers entier tourne autour de lui. Il y a un Ă©lĂ©ment de ceci chez tout le monde (« Pourquoi ceci mâarrive-t-il, Ă moi ? », « Pourquoi ne serais-je pas heureux ? ») qui est ce qui dĂ©clenche lâapparition de lâaviditĂ© et de la haine nĂ©vrotiques. Câest ce soi dont on doit se dĂ©barrasser, car il est illusoire ; il nâest ni sain ni utile dâessayer de dĂ©truire le soi empirique. Pour notre pratique, un meilleur modĂšle est celui qui implique le raffinement du soi empirique, en le rendant plus positif encore, jusquâĂ ce quâil sâĂ©vapore, si lâon peut dire, dans une dimension plus Ă©levĂ©e. AssociĂ© au soi empirique et rĂ©el est un dĂ©sir sain, ainsi quâune colĂšre ou une Ă©nergie saines qui ne sont ni bonnes ni mauvaises, mais qui se trouvent simplement ĂȘtre le matĂ©riau pur, voire brut, que nous devons travailler et transformer en quelque chose de beau. Le soi empirique est aussi nĂ©cessaire au bouddhiste que lâargile lâest au potier.
Nous sommes sur un terrain nettement plus sĂ»r si nous ne parlons pas en termes de doctrine classique de lâanatman, mais en termes de croissance. Nous pouvons mĂȘme parler de « quelque chose » qui croĂźt, et rĂ©soudre la mĂ©taphysique de ce « quelque chose » plus tard. Au moment appropriĂ© nous nous rendrons compte que ce dĂ©veloppement de la conscience implique de transcender notre individualitĂ© prĂ©sente, et de faire partie de quelque chose de bien plus grand. AprĂšs tout, nous avons la capacitĂ© de faire, dans des rĂȘves ou sous lâinfluence de drogues, lâexpĂ©rience de dimensions de la conscience qui ne sont guĂšre soupçonnĂ©es ou mĂȘme reconnues par notre moi quotidien ; sans penser Ă ces analogies comme Ă lâĂ©quivalent dâexpĂ©riences spirituelles, il ne devrait donc pas ĂȘtre trop difficile dâaccepter que notre sens prĂ©sent dâidentitĂ© personnelle ne soit pas ultime mais puisse ĂȘtre transcendĂ©.
De plus, Subhuti, cet endroit de la terre oĂč lâon a pris de ce discours sur le dharma une seule strophe de quatre lignes, oĂč on lâa enseignĂ©e ou Ă©clairĂ©e, cet endroit de la terre sera un vĂ©ritable autel pour le monde entier, avec ses dieux, ses hommes et ses Asuras. Que dirions-nous alors de ceux qui garderont la totalitĂ© de ce discours Ă lâesprit, le rĂ©citeront, lâĂ©tudieront et lâĂ©claireront Ă dâautres dans tous ses dĂ©tails ! TrĂšs merveilleusement heureux seront-ils, Subhuti ! Et sur cet endroit de la terre, Subhuti, rĂ©side soit le MaĂźtre, soit un sage le reprĂ©sentant.
Le chapitre 11 rĂ©pĂšte le thĂšme du chapitre 8 : le mĂ©rite incalculable provenant de lâexposition de ce sĂ»tra. Le chapitre 12 va plus loin et exalte les vertus de la terre mĂȘme oĂč ce sĂ»tra est exposĂ©.
Le mot traduit par « autel » est caitya, qui veut littĂ©ralement dire quelque chose dâentassĂ©. Peut-ĂȘtre nâĂ©tait-ce Ă lâorigine guĂšre plus quâun petit empilement de pierres auquel Ă©tait attachĂ© quelque chose de sacrĂ©, mais le mot vint Ă sâappliquer Ă tout objet de vĂ©nĂ©ration, incluant les immeubles, les reliques, les images et les arbres sacrĂ©s. De nos jours, en Inde, vous pouvez souvent voir des pierres qui ont Ă©tĂ© placĂ©es au pied de certains arbres. Il y a au total cinq espĂšces dâarbres considĂ©rĂ©s comme particuliĂšrement sacrĂ©s dans le monde hindou, incluant le banian, le bael (arbre sacrĂ© de Shiva) et le pipal ou arbre-bĂŽ, appelĂ© Ficus religiosa par les botanistes, mais appelĂ© arbre de la bodhi par les bouddhistes, car câest alors quâil Ă©tait assis sous un tel arbre que le Bouddha atteignit lâĂveil. Ces arbres se trouvent souvent aux abords des villages, cinq dâentre eux formant parfois un groupe, avec des pierres empilĂ©es Ă leur pied. Les gens viennent les consacrer et leur faire des offrandes de fleurs. Il se peut quâune source de leur caractĂšre sacrĂ©, telle une dryade ou une devata vivant dans lâarbre soit rendue explicite, mais le plus souvent il nây a quâun sens vague et indistinct de force Ă©manant de cet arbre particulier. Dans les Ă©critures pĂąlies, de nombreux caityas sont mentionnĂ©s, et le Bouddha semble avoir passĂ© de nombreuses et agrĂ©ables heures ici et lĂ , au milieu dâeux.
Parlant de la stabilitĂ© des sociĂ©tĂ©s, le Bouddha conseilla aux Vajjiens de continuer Ă faire leurs offrandes Ă leurs anciens autels. Le fait que les gens cessent de respecter leurs propres traditions et leur propre culture est sĂ»rement un symptĂŽme de dĂ©clin culturel gĂ©nĂ©ral. Tant que les lieux de naissance des grandes figures nationales, ou que les lieux oĂč ils ont vĂ©cu et travaillĂ©, ou que dâautres lieux associĂ©s Ă des contributions significatives Ă la communautĂ©, comme les mĂ©moriaux de guerre, sont maintenus aux frais de la nation en tant que centre dâattention de notre apprĂ©ciation de grands faits et de grandes Ćuvres, il reste au moins un vestige de la vitalitĂ© culturelle de la communautĂ© nationale.
Que quelque chose de ces grands personnages passe ou non, littĂ©ralement, aux alentours immĂ©diats, quâil y ait quelque vertu ou puissance objective qui sâattache Ă un lieu sacrĂ©, ou que lâatmosphĂšre dâun lieu ne soit quâune question dâassociation nâest pas facile Ă Ă©tabli. Pour crĂ©er un lieu sacrĂ© vous choisiriez en tous cas probablement un endroit qui soit dĂ©jĂ propice : câest pourquoi les Ă©glises Ă©taient souvent construites sur les sites dâanciens temples. Il ne fait pas de doute, cependant, que des lieux peuvent dĂ©velopper une atmosphĂšre qui est la leur : câest certainement le cas suite Ă la mĂ©ditation ou aux activitĂ©s de dĂ©votion qui y prennent place. Et les objets peuvent ĂȘtre affectĂ©s de la mĂȘme façon. Quand je vivais Ă Highgate, jâavais deux rupas que jâavais rapportĂ© dâInde, lâun de Sakyamuni, et lâautre de la forme dâAvalokitesvara Ă quatre bras. Ils se tenaient sur une grande et solide bibliothĂšque, Ă un bout de la piĂšce, et lorsque je travaillais je sentais clairement quâil y avait lĂ deux personnes, assises derriĂšre moi. Je ne vĂ©nĂ©rais moi-mĂȘme pas beaucoup ces images, mais peut-ĂȘtre avaient-elles Ă©tĂ© lâobjet de beaucoup de vĂ©nĂ©ration dans le passĂ©.
Jâai eu une autre confrontation avec un rupa, plus extraordinaire encore, au dĂ©but des annĂ©es soixante, alors que je rendais visite Ă une amie Ă Bombay. CâĂ©tait une vieille dame qui Ă©tait devenue bouddhiste et qui avait accumulĂ© un certain nombre dâimages bouddhiques, lâune dâentre-elles Ă©tant une petite reprĂ©sentation dâun Bouddha faite de jade semi-translucide. DĂšs mon arrivĂ©e, mon amie me fit asseoir dans un fauteuil bas, face Ă une fenĂȘtre qui donnait sur la mer dâArabie et sur le rebord de laquelle se tenait ce rupa vert. Et elle me demanda de lui dire ce que je pouvais voir. De façon Ă©vidente, elle Ă©tait trĂšs agitĂ©e. Je mâassis donc et je regardai un moment, et enfin je vis, autour de la statue, une sorte dâaura verte. Ce nâĂ©tait pas un halo circulaire : la statue Ă©tait bordĂ©e dâune bande de lumiĂšre verte qui sâĂ©tendait graduellement, emplissant toute la piĂšce dâune vive lumiĂšre verte. Bien sĂ»r, je cherchai autour une source de lumiĂšre plus directe, un reflet du ciel ou de la mer, peut-ĂȘtre, mais la lumiĂšre venait vraiment de la statue, et nâavait rien de dĂ©licat ou de subtil. Elle Ă©tait presque brute, un peu comme un puissant Ă©clairage fluorescent. AprĂšs un moment, elle sâĂ©teignit.
Apparemment, les serviteurs chrĂ©tiens de mon amie avaient eu trĂšs peur de ce phĂ©nomĂšne. Mais selon la croyance populaire (quoique non bouddhiste) indienne, la statue est simplement considĂ©rĂ©e comme Ă©tant particuliĂšrement vivante, ou jagrat, « Ă©veillĂ©e ». En fait, les bouddhistes Vajrayana, ainsi que les hindous orthodoxes, conduisent des cĂ©rĂ©monies « dâĂ©tablissement de vie » sur des images, coĂŻncidant parfois avec la peinture des yeux, qui est supposĂ©e leur donner la vie. Je suppose quâil est comprĂ©hensible quâun objet sur lequel les pensĂ©es de nombreuses personnes se sont concentrĂ©es devienne en un sens vivant.
Il semble que câest ce qui est arrivĂ© aux reliques de Sariputra et de Moggallana, lorsquâelles furent un jour prĂ©sentĂ©es Ă plusieurs centaines de milliers de personnes, en Birmanie. Mon vieil ami, Bhikkhu Sangharatana, dit quâil vit, avec toutes les autres personnes prĂ©sentes, les reliques, entourĂ©es dâarcs-en-ciel, tourner dans leurs petites capsules de verre hermĂ©tiquement closes. Lui-mĂȘme ne considĂ©rait pas cela comme quelque chose de surnaturel, lâattribuant Ă la force de la pensĂ©e de si nombreuses personnes. Pour ĂȘtre franc, quand je pris part Ă lâorganisation de rĂ©ceptions durant leur tournĂ©e en Inde, je trouvai que lâatmosphĂšre entourant ces reliques Ă©tait plus fĂ©tichiste et commerciale que strictement spirituelle, mĂȘme si Ă un niveau populaire elles crĂ©aient une publicitĂ© utile pour le bouddhisme.
Tout cela montre que toute activitĂ© mentale concentrĂ©e peut apparemment produire des effets physiques inhabituels. Il nây a donc pas de raison pour laquelle cette activitĂ© ne puisse pas avoir dâeffet sur lâentourage physique, sur lâ« endroit de la terre » oĂč cette activitĂ© a lieu. Nous avons considĂ©rĂ© des effets plutĂŽt Ă©phĂ©mĂšres, mais quâen est-il dâun effet transcendantal ? Le SĂ»tra du Diamant semble suggĂ©rer ici que le transcendantal peut produire des effets (vraisemblablement par lâintermĂ©diaire du corps humain) qui dâun point de vue perceptuel seraient diffĂ©rents, disons, des puissants effets mondains produits par une personne en dhyana.
Il faut aussi dire que tout cela est un exercice de moyens habiles. Les lieux saints deviennent des points de convergence de la piĂ©tĂ© nationale : en tĂ©moignent les pĂšlerinages Ă CantorbĂ©ry au Moyen-Age, ou les pĂšlerinages faits de nos jours Ă des monuments culturels, comme le lieu de naissance de Shakespeare. Le Bouddha essaye peut-ĂȘtre simplement dâengager une part de cette sorte de piĂ©tĂ© et de cette sorte de dĂ©votion populaires, sous une forme raffinĂ©e et sublimĂ©e, pour la cause du Dharma. En disant que la Perfection de la Sagesse a un pouvoir de rendre saint tout endroit oĂč en ont Ă©tĂ© exposĂ©es quelques lignes seulement, il insiste sur sa signification et sa valeur. Ce passage est donc peut-ĂȘtre simplement ce qui est appelĂ© un prasamsa, une sorte de louange hyperbolique qui ne doit pas ĂȘtre prise trop littĂ©ralement. AprĂšs tout, dâun point de vue strictement spirituel, tous les lieux sont Ă©galement sacrĂ©s. Le sacrĂ© ne peut pas rĂ©ellement ĂȘtre dĂ©limitĂ© ainsi. Il nâest probablement pas trĂšs sain que nous commencions Ă nous conformer Ă des normes de bon comportement au sein dâune place consacrĂ©e (comme le font les chrĂ©tiens dans une Ă©glise, et comme le font certains bouddhistes dans un temple) afin, simplement, de nous laisser aller une fois que nous en ressortons.
Pourtant, nous nous sentons, la plupart dâentre-nous, poussĂ©s Ă rendre visite aux lieux saints du bouddhisme en Inde, et ce nâest peut-ĂȘtre pas seulement parce que certains des endroits oĂč le Bouddha vĂ©cut et enseigna nâont guĂšre changĂ© depuis lâĂ©poque du Bouddha. Il ne sâagit pas seulement de sâapprocher du Bouddha en tant que personnage historique. Ces lieux sont, pour nous, des terres saintes.
Par Urgyen Sangharakshita.
Une introduction au Sûtra du Diamant.
1. Un commentaire du Sûtra du Diamant
2. pourquoi un Bouddha médite-t-il?
3. le révolution essentielle,
4. le nature de la générosité,
5. comment reconnaĂźtre un Bouddha,
6. le radeau du Dharma,
7. vue Pénétrante avec un V et P majuscules,
8. terre saintes,
9. * pousser lâesprit jusquâĂ ses limites,
10. un sens du sublime,
11. le perfection de la patience,
12. une bouffée de non sens,
13. remis Ă sa place,
14. la réalité du Bouddha,
15. ne pas se laisser tromper par les illusions.
© âWisdom beyond wordsâ Sangharakshita, Windhorse Publications 1993, traduction © Christian Richard 2003.
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DerniĂšre mise Ă jour:
21 juillet, 2008.