La nature du Bodhisattva.

Quelle est la raison pour laquelle nous parlons de « Bodhisattvas Â» ?
DĂ©sireux d’éteindre tout attachement, et de s’en dĂ©barrasser,
Le véritable non-attachement ou la Bodhi des Jinas est leur destinée.
« Les Êtres qui s’évertuent Ă  atteindre la Bodhi Â» sont-ils donc appelĂ©s.

Dans l’Ariya-pariyesana Sutta, le Bouddha se rĂ©fĂšre Ă  lui-mĂȘme avant son atteinte de l’Éveil comme Ă  un bodhisatta. C’est le mot pĂąli, la forme sanskrite Ă©tant semble-t-il apparue plus tard. Dans le contexte de l’Ariya-pariyesana Sutta, le terme rĂ©fĂšre clairement au Bouddha lui-mĂȘme alors qu’il se dirigeait vers l’Éveil, mais en pĂąli, satta peut signifier soit « ĂȘtre Â», soit « efforts Â». Nous pouvons donc prendre bodhisatta comme signifiant soit un « ĂȘtre de Bodhi Â», soit « celui qui s’efforce d’atteindre la bodhi Â». L’équivalent sanskrit, sattva, ne signifie cependant que « ĂȘtre Â», et Ă  strictement parler bodhisattva ne peut que signifier « ĂȘtre de Bodhi Â». Si vous prenez bodhisatta comme signifiant « celui qui s’efforce d’atteindre la bodhi Â» (et il est probable que ceci est la signification originelle), le strict Ă©quivalent sanskrit devient bodhisakta, mais pour une raison inconnue bodhisattva a Ă©tĂ© retenu.

Nous pourrions mĂȘme traduire bodhisattva, dans le sens de bodhisakta, par « celui qui est capable d’Éveil Â». En hindi moderne, par exemple, sakta est le verbe « pouvoir Â» (si vous voulez dire « je peux le faire Â» vous dites me sakta hun) et sakta signifie donc capacitĂ©, Ă©nergie, force. La meilleure traduction de bodhisattva est probablement « celui qui se dirige vers l’Éveil Â», ou mĂȘme « celui qui est orientĂ© dans la direction de l’Éveil Â». Dans le Mahayana, tous les bouddhistes (tous les bouddhistes du Mahayana en tout cas) sont considĂ©rĂ©s comme des Bodhisattvas, dans la mesure oĂč ils acceptent l’IdĂ©al du Bodhisattva, en principe au moins. On pourrait prendre le terme bodhisattva, une fois encore dans le sens de bodhisakta mais sans le restreindre Ă  l’idĂ©al spĂ©cifique du Mahayana, et l’appliquer Ă  toute personne ayant la bodhi, l’Éveil, comme but ultime. Il pourrait alors ĂȘtre utilisĂ© dans un sens non sectaire Ă  la place du terme « bouddhiste Â» car un bouddhiste est simplement quelqu’un pour qui Aller en Refuge est s’efforcer d’atteindre l’Éveil.

La dĂ©finition de la bodhi non pas en tant que « connaissance suprĂȘme Â» ou que « fĂ©licitĂ© suprĂȘme Â» mais en tant que « vĂ©ritable non-attachement Â» est rĂ©vĂ©latrice. La force du « vĂ©ritable non-attachement Â» tient Ă  son application non seulement aux choses mondaines, aux plaisirs et Ă  la connaissance mais, dans un sens plus profond, aux idĂ©es, Ă  l’enseignement dans sa formulation doctrinale. Il y a cependant une façon plus simple et plus pratique de le considĂ©rer. Puisque l’attachement est ce Ă  quoi nous nous heurtons immĂ©diatement lorsque nous essayons de mener une vie spirituelle, il est tout Ă  fait naturel que nous projetions le but de l’Éveil comme un Ă©tat de non-attachement.

Quelle est la raison pour laquelle les « Grands Êtres Â» sont appelĂ©s ainsi ?
Ils s’élĂšvent Ă  la plus haute place, au-dessus d’un grand nombre de personnes ;
Et à un grand nombre de personnes ils coupent les vues erronées.
C’est pourquoi nous venons Ă  en parler comme de « Grands Êtres Â».

Quand le Bouddha envoya ses soixante premiers disciples, il dit : « Ă” moines, je suis libĂ©rĂ© de tout lien, humain ou divin ; vous aussi, Ô moines, ĂȘtes libĂ©rĂ©s de tout lien, humain ou divin. Allez donc de l’avant, Ô moines, pour le bien-ĂȘtre et le bonheur de nombreuses personnes. Â» Dans des passages comme celui-ci, il n’y a clairement aucune distinction faite entre l’Éveil atteint par le Bouddha et l’Éveil atteint par les disciples qui en vinrent Ă  ĂȘtre appelĂ©s les Arhats. « Arhat Â» est en fait un terme prĂ©-bouddhique, signifiant littĂ©ralement « qui est digne, ou qui est honorable Â», et qui semble avoir Ă©tĂ© utilisĂ© Ă  l’origine comme un titre, tout comme nous disons « Votre Honneur Â». Aux premiers temps du bouddhisme, il vint Ă  signifier quelqu’un qui Ă©tait spirituellement digne, mais sans ĂȘtre utilisĂ© dans un sens trĂšs prĂ©cis. Plus tard, quoique peut-ĂȘtre encore durant la vie du Bouddha, il vint Ă  prendre la signification technique de disciple ayant atteint l’Éveil, bien que le Bouddha ait continuĂ© Ă  ĂȘtre appelĂ© Arhat. Le temps passant, cependant, il y eut une tendance croissante Ă  glorifier le Bouddha, et son Éveil fut considĂ©rĂ© comme un Éveil particulier, surĂ©rogatoire, en comparaison avec celui de l’Arhat qui en vint Ă  ĂȘtre considĂ©rĂ© comme quelque chose de moindre. La distinction se cristallisa dans le terme anubodhi, ou « bodhi ultĂ©rieure Â», qui fut appliquĂ© Ă  la rĂ©alisation d’une personne ayant atteint la mĂȘme bodhi que le Bouddha, mais seulement en suivant ses traces.

Finalement, cette lĂ©gĂšre distinction (dans le mode de rĂ©alisation plutĂŽt que dans la rĂ©alisation elle-mĂȘme) entre Bouddha et Arhat grandit de telle façon que le Mahayana put dire : « N’ayez pas pour but l’Éveil moins Ă©levĂ© de l’Arhat ; ayez pour but l’Éveil supĂ©rieur du Bouddha Â». Il est clair que cette exhortation repose sur une fausse antithĂšse. L’Éveil Ă©tait le mĂȘme pour les Arhats et pour le Bouddha ; l’anubodhi a exactement le mĂȘme contenu que la bodhi du Bouddha. NĂ©anmoins, le Mahayana nous ramĂšne Ă  la position bouddhique originelle, qui est qu’il n’y a qu’un but pour tous. Le Mahayana offre sa propre hiĂ©rarchie (contredisant la hiĂ©rarchie dĂ©veloppĂ©e par le Hinayana, en arya-pudgalas, Ceux qui Entrent dans le Courant, etc.) basĂ©e sur les dix bhumis, avec la diffĂ©rence que si vous accomplissez le dixiĂšme bhumi vous ne devenez pas « que Â» un Arhat, mais vous devenez un Bouddha.

« Grand Être Â», Mahasattva, est un synonyme de « Bodhisattva Â» en sanskrit ; les textes de la Perfection de la Sagesse se rĂ©fĂšrent souvent aux Bodhisattvas comme Ă  des Bodhisattvas-Mahasattvas. La pensĂ©e du Mahayana tardif dĂ©finit un « Grand Être Â», un Bodhisattva-Mahasattva, comme un Bodhisattva qui a au moins atteint le huitiĂšme bhumi. A une Ă©poque plus ancienne, cependant, une telle distinction ne semble pas avoir Ă©tĂ© faite.

Le prĂ©fixe maha- apparaĂźt bien sĂ»r dans d’autres mots composĂ©s, comme mahaprajña et mahakaruna. D’aprĂšs un ami et maĂźtre que j’avais Ă  Kalimpong, M. Chen, qui Ă©tait un maĂźtre du bouddhisme Tchan, maha, dans ces contextes, signifiait sunyata : cela ne devait pas ĂȘtre considĂ©rĂ© dans le sens d’une extension spatiale, mais comme la vacuitĂ©. De ce point de vue, le Mahayana est le yana, le vĂ©hicule, de la vacuitĂ©. Le Mahasattva est l’ĂȘtre qui a rĂ©alisĂ© la vacuitĂ© ; la mahaprajña, la Grande Sagesse, est la sagesse qui consiste en la rĂ©alisation de la vacuitĂ© ; et la mahakaruna n’est pas seulement la compassion ordinaire qu’une personne peut ressentir envers une autre, mais la compassion qui naĂźt d’une rĂ©alisation de la vacuitĂ© de la distinction sujet-objet. Tout ce qui suit le prĂ©fixe maha- doit ĂȘtre compris comme ayant Ă©tĂ© transformĂ© par l’expĂ©rience de la sunyata ou, comme M. Chen avait l’habitude de le dire, « comme Ă©tant passĂ© Ă  travers les flammes purificatrices de la sunyata Â». ConsidĂ©rĂ© ainsi, un Mahasattva est un ĂȘtre qui est passĂ© au travers du feu de la sunyata et a de ce fait Ă©tĂ© purifiĂ©. C’était ainsi que le prĂ©sentait M. Chen, bien que le principe gĂ©nĂ©ral soit un principe traditionnel. Dans la strophe suivante, la « grande armure Â» est une autre façon de reprĂ©senter la sunyata — l’armure de la sunyata en tant que vĂ©ritable protection, que source de la vĂ©ritable intrĂ©piditĂ©.

« Les Grands Êtres 
 s’élĂšvent Ă  la plus haute place, au-dessus d’un grand nombre de personnes Â» car il y en a trĂšs peu. Cela suggĂšre que le Bodhisattva est un vĂ©ritable individu : vous devez bien ĂȘtre un vĂ©ritable individu pour vous dĂ©cider et vous lancer sur la voie de l’Éveil, « la plus haute place Â».

Quoique couper les « vues erronĂ©es Â» d’un grand nombre de personnes soit une fonction particuliĂšre du Bodhisattva (c’est en fait une des choses qui font de lui un Bodhisattva) cela ne suggĂšre en aucune façon une sorte de guillotine intellectuelle en fonctionnement. Il semble clair, de diverses affirmations faites par le Bouddha dans le canon pĂąli, qu’une miccha-ditthi, une fausse vue, est essentiellement une rationalisation d’une attitude fondamentale erronĂ©e qui est autant Ă©motionnelle que cognitive. La fausse vue est comme un symptĂŽme Ă  partir duquel vous pouvez dĂ©duire la prĂ©sence d’une maladie profondĂ©ment ancrĂ©e, qui est l’attitude erronĂ©e. Par exemple, le Bouddha associa clairement la vibhava-tanha, l’aviditĂ© de la non-existence, avec la miccha-ditthi d’ucchedavada, littĂ©ralement « couper-isme Â», ou nihilisme : la croyance que quand vous mourez vous ĂȘtes « coupĂ© Â», que la mort est la fin absolue. De la mĂȘme façon, l’attitude de base de la bhava-tanha, la soif de l’existence, trouve une expression conceptuelle dans la miccha-ditthi de sassatavada, l’éternalisme, la croyance que quelque chose de non changeant et d’immortel, comme l’« Ăąme Â», survit Ă  la mort. En d’autres termes, nous croyons que d’une certaine façon nous sommes immortel parce que nous voulons ĂȘtre Ă©ternel, ou alternativement nous croyons que la mort est pour nous la fin absolue parce que, Ă  un certain niveau, cela nous convient de penser ainsi.

Une fausse vue n’est donc pas seulement une proposition intellectuelle Ă  laquelle quelqu’un est arrivĂ© par des moyens intellectuels tout Ă  fait dĂ©sintĂ©ressĂ©s et objectifs, et qui se trouve juste ĂȘtre erronĂ©e. On peut lui donner une expression purement conceptuelle, mais en tant que miccha-ditthi, elle est pseudo-rationnelle, car c’est une vue que l’on a conformĂ©ment Ă  une base Ă©motionnelle non reconnue. Traditionnellement, on dit qu’une miccha-ditthi est une « vue extrĂȘme Â», et que la vĂ©ritĂ© rĂ©side dans la « voie du milieu Â». Si, cependant par tempĂ©rament, vous avez une inclination au compromis, au fait de passer sur les diffĂ©rences, et que vous appelez cela la voie du milieu, alors votre voie du milieu devient elle-mĂȘme une miccha-ditthi. Mais on peut vraiment se tromper si on le veut, et ceci est joliment illustrĂ© par une question qui m’a Ă©tĂ© un jour posĂ©e par un hindou de caste assez malin, lors d’une rĂ©union publique. Il dit : « Le bouddhisme enseigne la Voie du Milieu, n’est-ce pas ? Â» Je dis que oui. « Dans ce cas, continua-t-il, nous devrions avancer le long d’une voie mĂ©diane entre vĂ©ritĂ© et faussetĂ©. Cependant le bouddhisme nous demande aussi de dire la vĂ©ritĂ© ; en cela n’est-il sĂ»rement pas infidĂšle Ă  son propre principe de Voie du Milieu ? Â» La rĂ©ponse Ă  cela est bien sĂ»r que la vĂ©ritĂ© est la Voie du Milieu entre les deux extrĂȘmes de l’exagĂ©ration et de la minimisation.

A moins d’ĂȘtre schizophrĂšne, il n’est guĂšre possible de penser sans Ă©motion. MĂȘme les intellects les moins sanguins ont des fils tĂ©nus les liant Ă  un ensemble d’émotions, aussi rĂ©primĂ©es et chĂ©tives soient-elles. Les vues erronĂ©es ne peuvent donc ĂȘtre coupĂ©es qu’en atteignant leur base Ă©motionnelle. Quand quelqu’un n’a pas de vĂ©ritable contact avec ses Ă©motions, il n’y a bien sĂ»r pas d’espoir de changer la vue erronĂ©e tant que les Ă©motions ne sont pas libĂ©rĂ©es, et il y a diverses façons de faire cela. Puisque les gens qui ne sont pas en contact avec leurs Ă©motions peuvent aussi ne pas avoir beaucoup de conscience de leur corps, les massages, ou mĂȘme le sport, peuvent aider ; la musique et l’art fournissent aux gens des façons trĂšs positives d’entrer en contact avec leurs Ă©motions ; et pour un prompt rĂ©sultat un petit peu d’alcool peut ĂȘtre le moindre de deux maux. Je confesse qu’il y a eu un temps, au dĂ©but des annĂ©es soixante-dix, oĂč si un de mes invitĂ©s Ă  dĂźner semblait en gĂ©nĂ©ral bien trop muet, j’avais l’habitude de l’envoyer chercher une bouteille de quelque chose pour relĂącher ses inhibitions ; cela marchait toujours.

Il semble, cependant, que l’on ait trĂšs souvent Ă  retourner aux Ă©motions nĂ©gatives avant de pouvoir faire l’expĂ©rience d’émotions positives ; et les Ă©motions les plus fortes sont habituellement liĂ©es Ă  d’autres personnes. Si d’un point de vue Ă©motionnel on est profondĂ©ment bloquĂ©, c’est parce qu’il y a quelque chose qui va profondĂ©ment mal dans nos relations avec les autres, et dans toute notre attitude envers eux. C’est lĂ  que le mal a Ă©tĂ© fait, et c’est lĂ  qu’il doit ĂȘtre dĂ©fait. Si l’on a de violents sentiments de ressentiment, ce n’est pas envers les arbres ou les fleurs, ou envers la nature en gĂ©nĂ©ral ; c’est envers des individus que l’on a rencontrĂ© et connu, peut-ĂȘtre quand on Ă©tait trĂšs jeune, et on doit faire l’expĂ©rience d’une expression de ce ressentiment, en liaison avec une autre personne. C’est lĂ  que de simples exercices de communication ou, simplement, des interactions directes avec des individus ouverts et sensibles, sont particuliĂšrement utiles. Des cas plus sĂ©rieux nĂ©cessitent bien sĂ»r une assistance psychologique ou la psychanalyse, et une forme ou une autre de thĂ©rapie peut ĂȘtre trĂšs libĂ©ratrice Ă  court terme.

Puis, cependant, nous devons nous orienter vers un but positif. Il n’est pas nĂ©cessaire d’explorer en dĂ©tail notre nĂ©gativitĂ©. Nous n’avons par exemple pas besoin de faire l’expĂ©rience de notre colĂšre semaine aprĂšs semaine. Une situation de thĂ©rapie de groupe peut en fait ne pas aider, dans la mesure oĂč elle tend naturellement Ă  crĂ©er les sentiments qu’elle est censĂ©e exorciser. Quand des gens s’assemblent et commencent Ă  penser Ă  leurs Ă©motions nĂ©gatives et Ă  en parler, une sorte d’atmosphĂšre trĂšs Ă©trange, tendue et malsaine se dĂ©veloppe aprĂšs un moment. Il y a des limites Ă  fixer entre l’expurgation d’une vieille Ă©motion qui toute notre vie est restĂ©e comme un poison dans notre systĂšme, et la crĂ©ation d’une toute nouvelle Ă©motion nĂ©gative, sous ce dĂ©guisement de catharsis ; et ces limites ne sont pas fixĂ©es quand il ne semble pas y avoir de direction dans laquelle aller, quand il n’y a pas de concept de pas en avant — en un mot, pas d’idĂ©al. De nos jours, de trĂšs nombreuses personnes investissent une bonne part de leurs moyens d’existence dans des thĂ©rapies d’une sorte ou d’une autre ; parfois elles les surĂ©valuent et ne regardent pas au-delĂ . Le « Mouvement de DĂ©veloppement Â» peut bien marcher en tant que sorte de thĂ©rapie d’ajustement, mais nous devrions attentivement considĂ©rer ce vers quoi il nous propose de nous dĂ©velopper, si tant est qu’il nous propose un but.

Si nous voulons rĂ©ellement extirper les miccha-ditthis, nous devons Ɠuvrer avec nos conditionnements les plus profondĂ©ment enracinĂ©s, d’une façon qui dĂ©fie les plus radicales des valeurs conventionnelles. DĂšs que possible, donc, nous voulons laisser notre nĂ©gativitĂ© derriĂšre nous, nous tourner et commencer Ă  explorer quelque chose de complĂštement diffĂ©rent. Nous voulons commencer Ă  libĂ©rer non seulement la colĂšre et la souffrance, mais aussi l’amour et l’apprĂ©ciation que nous avons peut-ĂȘtre rĂ©primĂ©s trop longtemps. Le positif, une fois que nous y arrivons, est le grand solvant du nĂ©gatif. Si nous ne sommes pas sĂ©rieusement bloquĂ©, avec une pratique de mĂ©ditation solide les Ă©motions nĂ©gatives peuvent ĂȘtre dissoutes sans que l’on n’en fasse du tout consciemment l’expĂ©rience, et nous pouvons commencer Ă  ĂȘtre en relation avec les gens de maniĂšre forte et positive, sans passer par cette phase nĂ©gative.

Grand donneur, grand penseur, grande puissance,
Il monte sur le vaisseau des SuprĂȘmes Jinas.
Armé de la grande armure il soumettra Mara le malin.
VoilĂ  les raisons pour lesquelles les « Grands Êtres Â» sont appelĂ©s ainsi.

Le don, ou la gĂ©nĂ©rositĂ©, est la premiĂšre des paramitas. Il est parfois dit : « Si vous ne pouvez rien faire d’autre, pratiquez au moins le dana. Â» MĂȘme si vous ne pouvez pas honorer les prĂ©ceptes, ou mĂ©diter, ou comprendre la philosophie bouddhique, ou ressentir de la dĂ©votion ou de la vĂ©nĂ©ration — eh bien, cela n’a pas d’importance. Si au moins vous ĂȘtes gĂ©nĂ©reux il y a toujours de l’espoir pour vous : un espoir considĂ©rable, en fait. Ceci est un sujet qui est traitĂ© maintes et maintes fois dans les textes du Mahayana.

La forme la plus Ă©levĂ©e du don est bien sĂ»r le don du Dharma, et pour pouvoir transmettre le Dharma de façon efficace, vous avez besoin de savoir manipuler des concepts. Le Bodhisattva est donc un grand penseur, tout ceci est trĂšs clair. Mais « grand puissance Â» ne semble pas aussi clair. La puissance signifie ici le bodhicitta, la « volontĂ© d’Éveil Â». Cette puissance n’est pas une propriĂ©tĂ© du Bodhisattva individuel dans le sens oĂč l’on parlerait de quelqu’un comme d’une « puissante personne Â». Le bodhicitta est une force ou une Ă©nergie qui n’est pas exactement impersonnelle (cela la fait ressembler Ă  l’électricitĂ©) mais plutĂŽt « supra-personnelle Â». Selon certains textes, le bodhicitta ne doit pas ĂȘtre inclus dans les cinq skandhas, c’est-Ă -dire que ce n’est pas un des constituants de la personnalitĂ© ordinaire, que ce n’est pas une fonction de la volontĂ© Ă©goĂŻste. Cela fait du bodhicitta quelque chose de transcendantal, et son apparition n’est donc pas la pensĂ©e ou l’acte de volition de qui que ce soit. La meilleure description du bodhicitta est la suivante : le bodhicitta est une Ă©nergie transcendantale supra-personnelle qui se manifeste au travers de cet individu, bien qu’il soit en mĂȘme temps la nature la plus profonde et la plus vraie de cet individu. C’est dans ce sens que le bodhicitta est une « puissance Â», et dans ce sens, aussi, que le Bodhisattva chez qui le bodhicitta est apparu est aussi une « puissance Â».

Le mot « vaisseau Â» apparaĂźt ici Ă  la place de l’habituel « vĂ©hicule Â», et suggĂšre le radeau du Dharma qui nous transporte vers l’autre cĂŽtĂ© de l’ocĂ©an (ou du grand fleuve) du samsara. La « grande armure Â» est gĂ©nĂ©ralement comprise comme reprĂ©sentant l’intrĂ©piditĂ©.

Cette gnose lui montre tous les ĂȘtres comme Ă©tant illusion,
Ressemblant à une grande foule de gens qu’aux carrefours fait apparaütre
Un magicien; qui coupe ensuite des milliers et des milliers de tĂȘtes.
Il sait que tout ce monde vivant est comme une illusion magique, et reste cependant sans peur.

L’illusion doit ĂȘtre comprise trĂšs prĂ©cisĂ©ment, sans quoi vous pouvez quitter cette strophe avec une idĂ©e complĂštement erronĂ©e de ce en quoi consiste la gnose. C’est le genre de mĂ©prise que l’Empereur de Chine doit avoir retirĂ© de la rĂ©ponse que fit Bodhidharma Ă  la question « Quelle est la plus haute vĂ©ritĂ© de la sainte doctrine ? Â» Bodhidharma n’était pas quelqu’un Ă  tourner autour du pot. Il rĂ©pondit : « La vaste vacuitĂ© et rien de saint. Â» Évidemment dĂ©contenancĂ© par l’idĂ©e de la vacuitĂ©, la seconde question de l’Empereur chercha quelque chose sur quoi Bodhidharma Ă©tablisse une sorte de rĂ©alitĂ© : « Qui donc est celui qui se tient devant moi ? N’ĂȘtes-vous pas un saint homme ? Â» Bodhidharma ne fut cependant pas renversĂ© de son point de vue Ă©levĂ© et il rĂ©pondit : « Je ne sais pas Â».

Nous devons supposer que Bodhidharma savait trĂšs clairement ce qu’il faisait, et en tant que koan, tout cet Ă©change doit ĂȘtre examinĂ© dans le contexte de la mĂ©ditation. Mais c’est vraiment une trĂšs grande erreur que d’essayer de communiquer la Perfection de la Sagesse et la sunyata de cette façon Ă©nigmatique, Ă  moins que cette perspective absolue ne soit votre perspective. Alors mĂȘme, vous devez vous souvenir qu’un des prĂ©ceptes du Bodhisattva est de s’abstenir de prĂȘcher la doctrine de la sunyata Ă  ceux qui ne sont pas prĂ©parĂ©s spirituellement, car ils ne peuvent que l’interprĂ©ter de maniĂšre nihiliste. Il ne suffit pas d’énoncer la vĂ©ritĂ© absolue. Vous devez aussi Ă©noncer la vĂ©ritĂ© relative sur la base de quoi la vĂ©ritĂ© absolue doit ĂȘtre rĂ©alisĂ©e, et vous devez montrer comment cette vĂ©ritĂ© relative peut ĂȘtre la base de la rĂ©alisation de la vĂ©ritĂ© absolue.

Si nous considĂ©rons ce qui existe relativement comme illusoire, nous n’avons aucune base pour la rĂ©alisation de la vĂ©ritĂ© absolue. Nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis. Il est trĂšs important de distinguer entre ce qui est rĂ©ellement illusoire (parikalpita) et ce qui est relativement rĂ©el (paratantra). Si nous confondons les deux et considĂ©rons le relativement rĂ©el comme Ă©tant illusoire, alors, simplement, la totalitĂ© de notre vie spirituelle (ainsi que notre vie mondaine) s’écroule sur le sol. Si nous n’existons pas, relativement parlant, qui dit que nous n’existons pas ? A cet Ă©gard, une grande partie de la littĂ©rature populaire Zen est dĂ©sastreuse quant Ă  ses effets sur, probablement, la large majoritĂ© de ceux qui la lisent sans un maĂźtre Zen pour leur taper sur la tĂȘte quand ils pensent qu’ils ont fait l’expĂ©rience du kensho. Ceux qui ont la maturitĂ© spirituelle pour en bĂ©nĂ©ficier sont, peut-on imaginer, l’exception plutĂŽt que la rĂšgle. Et il en est malheureusement de mĂȘme, et peut-ĂȘtre plus encore, des Ă©crits de Krishnamurti.

Cependant, quand le sens profond de ces enseignements est absorbĂ© dans la bonne perspective, l’intrĂ©piditĂ© est la qualitĂ© requise pour soutenir la vue pĂ©nĂ©trante dans la rĂ©alitĂ©. Le Bodhisattva sait et perçoit tout ce monde vivant comme Ă©tant une illusion magique, sans ĂȘtre plongĂ© dans la peur et dans la folie.

La forme, la perception, la sensation, la volition, et la conscience
Sont non unies, ne sont jamais liĂ©es, ne peuvent ĂȘtre libĂ©rĂ©es.
La pensée sans frayeur, il marche vers sa Bodhi,
Qui, pour le plus élevé des hommes, est la meilleure de toutes les armures.

Selon l’Abhidharma, les cinq skandhas sont rassemblĂ©s par la force du karma, mais le Bouddha dit ici qu’en rĂ©alitĂ© ils ne sont jamais unis et jamais liĂ©s, et qu’ils ne peuvent donc jamais ĂȘtre libĂ©rĂ©s. De plus ils ne peuvent pas ĂȘtre unis ou liĂ©s. On ne peut pas du tout penser de cette façon, parce que les skandhas ne sont pas produits : ils ne naissent pas rĂ©ellement. Eux aussi sont comme une illusion magique.

Qu’est-ce enfin que « le vaisseau qui mĂšne Ă  la Bodhi ? Â»
MontĂ© dessus, on guide tous les ĂȘtres vers le nirvana.
Ce vaisseau est grand, vaste, immense comme l’immensitĂ© de l’espace.
Ceux qui le prennent pour voyager sont portĂ©s vers la sĂ©curitĂ©, le bonheur et le bien-ĂȘtre.

Ici, malheureusement, nous allons simplement devoir ne pas ĂȘtre d’accord avec le texte. L’impression que vous avez du Bodhisattva est celle d’une sorte de capitaine de vaisseau, ou de navigateur, menant le vaisseau qui transporte de nombreux passagers sur l’ocĂ©an de la naissance et de la mort, vers « la sĂ©curitĂ©, le bonheur et le bien-ĂȘtre Â». Cette impression est simplement trompeuse, et la mauvaise comprĂ©hension du rĂŽle du Bodhisattva qui en rĂ©sulte dans les pays du Mahayana est le sentiment que seuls les moines doivent travailler Ă  devenir des Bodhisattvas, tandis que les laĂŻcs sont heureux dans leurs rĂŽles de passagers, se reposant simplement dans leurs transatlantiques et n’en faisant pas trop. Pour parler strictement, il n’y a pas de passagers dans la vie spirituelle. L’insistance admirable du Mahayana sur le dĂ©vouement du Bodhisattva Ă  aider les autres peut vous laisser avec l’idĂ©e que ceux qui sont aidĂ©s sont plutĂŽt passifs : ayant fait du stop ils montent dans le vĂ©hicule ou dans le bateau de quelqu’un d’autre. En fait, tout ce que peut faire le Bodhisattva est aider les gens Ă  s’aider eux-mĂȘmes. Bien que le Bodhisattva montre le chemin, ils doivent suivre sur leurs propres pieds.

Ceci revient Ă  reconnaĂźtre qu’il y a une limite Ă  ce que vous pouvez faire pour les autres. MĂȘme les gens qui peuvent sembler ne pas rĂ©ellement avoir un esprit Ă  eux ont au moins une volontĂ© Ă  eux. Vous pouvez inspirer des gens, les encourager, les exhorter, montrer qu’ils vous soucient et vous intĂ©ressent. Vous pouvez crĂ©er les bonnes, les meilleures conditions ; vous pouvez mener un cheval Ă  l’eau mais vous ne pouvez le faire boire. Vous ne pouvez pas pratiquer l’éthique Ă  la place des autres, vous ne pouvez pas mĂ©diter pour eux, vous ne pouvez pas dĂ©velopper de vue pĂ©nĂ©trante pour eux, et il ne sert Ă  rien de se sentir frustrĂ© s’ils ne veulent pas faire l’effort de le faire pour eux-mĂȘmes.

Un Bodhisattva n’oppose jamais sa volontĂ© Ă  la volontĂ© des autres. Vous devez laisser les gens libres de faire leurs propres erreurs. S’ils refusent de tenir compte de vos bons conseils et de suivre la voie que vous leur avez montrĂ©e, il n’y a rien que vous puissiez y faire. Vous devez juste accepter la situation. Ce n’est mĂȘme pas que vous deviez accepter la dĂ©faite ou l’échec, car il n’a jamais Ă©tĂ© question de les vaincre d’une façon ou d’une autre. Vous n’ĂȘtes pas responsable des autres ; vous pouvez faire quelque chose pour eux, mais vous n’ĂȘtes pas responsable de leurs dĂ©cisions. Vous ĂȘtes responsable de ce que vous pouvez faire pour les aider, mais en derniĂšre analyse ils sont responsables de leur propre vie, tout comme vous ĂȘtes responsable de votre propre vie.

Le vĂ©ritable individu (en prenant le terme dans le sens d’une personne qui est consciente d’elle et positive d’un point de vue Ă©motionnel, qui peut accepter et exercer une responsabilitĂ©, et dont les Ă©nergies sont libĂ©rĂ©es) ne fait pas pression sur les autres. En mĂȘme temps, bien sĂ»r, on ne peut pas faire pression sur le vĂ©ritable individu. Si une personne me dit ce qu’elle pense et si je me sens sous pression, ou manipulĂ© ou contraint par elle, je ne suis pas un individu. Peut-ĂȘtre ne l’est-elle pas non plus, mais ceci est un autre sujet. Il est vraiment impossible Ă  un membre de la communautĂ© spirituelle de faire pression sur un autre, de le contraindre ou de le manipuler. Un individu qui dit ce qu’il pense avec vigueur, voire Ă  voix bien haute, ne doit pas ĂȘtre considĂ©rĂ© comme essayant de mettre un autre individu sous son joug. En dehors de la communautĂ© spirituelle, vous pouvez avoir Ă  attĂ©nuer l’impact de votre individualitĂ© pour Ă©viter d’avoir une rĂ©ponse de soumission ou de rĂ©sistance de la part d’une personne qui est moins sĂ»re d’elle, mais Ă  l’intĂ©rieur de la communautĂ© spirituelle un individu doit pouvoir tenir tĂȘte Ă  un autre et rĂ©gler les diffĂ©rences entre eux de façon libre et ouverte. Vous devriez pouvoir parler librement, en sachant avec confiance que vous parlez Ă  un individu intĂ©grĂ© qui est incapable d’ĂȘtre mis sous pression, plutĂŽt qu’à un paquet dĂ©sordonnĂ© d’opinions lĂąchement liĂ© Ă  un paquet d’émotions, rouspĂ©tant et rĂ©agissant Ă  partir de diverses attitudes sĂ©parĂ©es et non intĂ©grĂ©es. Le principe spirituel qui sous-tend cette façon de se traiter les uns les autres est que nous devons tous « nous frayer un chemin Â». Et pour faire cela nous devons ĂȘtre des individus.

L’idĂ©e sentimentale du Bodhisattva prodiguant l’Éveil aux humbles masses est totalement non bouddhique. Mettre les gens dans un rĂŽle passif et leur imposer notre compassion est complĂštement contre-productif, en ce qui concerne l’aide spirituelle et le soutien, car cela ne respecte pas leur individualitĂ©. S’ils sont sains, ils rĂ©agiront contre ce rĂŽle, et auront mĂȘme beaucoup de ressentiment. Le dĂ©veloppement spirituel est rĂ©alisĂ© par l’individu, et ce dĂ©veloppement peut bien inclure un refus de toute aide condescendante. En fait, il y a trĂšs peu que l’on puisse faire pour les autres, mĂȘme si ce trĂšs peu est important et doit ĂȘtre fait.

Par Urgyen Sangharakshita.

           Une introduction au Ratnaguna-samcayagatha : le plus grand mandala.

           Le Ratnaguna-samcayagatha.

           1.     Un commentaire du Ratnaguna-samcayagatha : les esprits hĂ©roĂŻques,
           2.     la voix du Bouddha,
           3.     il n’y a pas de sagesse que nous puissions saisir,
           4.     un saut de foi,
           5.     la nature du Bodhisattva,
           6. * l’individu insondable,
           7.     vues sens dessus dessous,
           8.     les faits de l’existence.

 

© ‘Wisdom beyond words’ Sangharakshita, Windhorse Publications 1993, traduction © Christian Richard 2003.

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21 juillet, 2008.